Un Paris-Pékin trop cher payé

Fin avril 2005. Comme d’autres jadis revenaient d’URSS, Monsieur Raffarin revient de Chine. Et comme un cousin qui reviendrait de vacances, Monsieur Raffarin s’empresse de nous parler de son beau voyage. A peine est-il descendu d’avion qu’aussitôt il nous explique les bienfaits du rééquilibrage des relations avec l’ex-Empire du Milieu devenu depuis peu prince de l’import-export, avec ce dragon millénaire devenu le patron mondial du textile. Premier ministre et voyageur de commerce, Monsieur Raffarin revient donc de Chine, avec en poche de beaux contrats et de belles promesses d’autres contrats à venir. L’horizon radieux lui donne des ailes, et il s’empresse de nous parler de l’Europe et de la nécessité de la force. Il nous invite à dépasser le cadre étroit de ces débats à la française qui n’ont même par le charme suranné de certaines décennies d’autrefois. Mais dans le même temps, Monsieur Raffarin ne nous dit rien de la commission qu’il a dû verser, au nom de la France, pour faire affaire en Chine. Nous ne parlons pas de ces sommes faramineuses qui, dans le passé, transitaient secrètement de compte bancaire en compte bancaire pour échouer Dieu sait où. Ces temps funestes sont révolus. Nous voulons parler d’une autre forme de commission, politique celle-là.

Il s’agit d’une part d’un alignement total sur la position de Pékin dans ses rapports avec Taïwan, d’autre part du plaidoyer constant de Paris en faveur de la levée de l’embargo sur les ventes d’armes à destination de la Chine. La France considère qu’il n’y a pas de mal à armer une dictature, ni à abandonner une démocratie. Notre Premier ministre-voyageur ne fait là que marcher dans les pas un peu plus augustes encore de notre président bien-aimé, qui fut le premier à théoriser la levée de l’embargo et le lâchage des Taïwanais. Quand la République française randonne en Chine, elle ne fait pas dans la dentelle. Et contrairement aux anciennes honteuses commissions occultes que d’obscures intermédiaires versaient dans de sombres dépôts, la nouvelle commission politique ne se cache pas. Elle s’énonce au grand jour. Au nom de la France, et au nom de tous les Français  qui d’ailleurs ne pipent mot, ne disent rien et ne s’insurgent point. Pas d’argent caché, donc pas de scandale !

Pourtant, le prix payé est lourd, et même ruineux. On chante la force, on pratique la faiblesse. Et voilà en plus qu’on voudrait entraîner l’Europe dans la même capitulation politique ! Que Monsieur Raffarin retourne dans le Poitou - les églises romanes y sont belles et invitent à la méditation - et qu’il laisse l’Europe-puissance, que nous appelons de nos vœux, équilibrer autrement ses relations avec la Chine, en maintenant l’embargo sur les armes aussi longtemps que Pékin sera une dictature, et en soutenant Taïwan dans son expérience démocratique qui, à terme, pourrait inspirer le retour des libertés - ou leur naissance - sur la terre continentale des dragons.