
Libération
SOCIÉTÉ, lundi 30 mars 1998, p. 16
Le complot qui fit de Bernard Lempert un gourou. A Quimper, un groupe de parents soupçonnés de maltraitance s'est acharné contre ce psychothérapeute.
JOHANNES Franck
Ils sont une petite poignée, quelques parents
soupçonnés de maltraitance, regroupés autour d'un vieux routier de
l'extrême droite bretonne. Ils ont déclaré la guerre à une juge de
Quimper, au service local d'aide à l'enfance, et à Bernard Lempert,
un psychothérapeute qui travaillait avec eux. Leur manoeuvre a presque
réussi. Si le service social a tenu bon, la juge a changé de poste
après s'être fait agresser. Quand au psy, ils ont réussi à le faire
passer pour le gourou d'une secte, étiquette dont il a aujourd'hui
toute les peines du monde à se dégager.
"Junte administrative". En octobre 1995, Pierre
Le Meut, "artiste peintre" de 52 ans, crée l'association Hermine,
dédiée à "l'étude, le droit, la défense des enfants en difficulté".
Lui-même a cinq enfants, mais leur mère l'a quitté en 1978 parce qu'il
buvait et la battait. Elle s'installe alors avec un autre homme, qui
frappe les gamins et viole deux des fillettes Le Meut. Pour cela, il a
été condamné en janvier 1998 à douze ans de réclusion. "Pendant toutes
ces années, assure Le Meut, les services sociaux ont fermé les yeux."
Il ne leur pardonnera pas et fonde son association pour en découdre
avec les services "dits sociaux, junte administrative qui fait plus de
victimes que la junte militaire". Son programme est clair: "Nous
voulons et obtiendrons une refonte totale du SOAE (service
d'orientation et d'action éducative), d'une partie de la Ddass et des
organismes parasitaires qui gravitent autour, écrit Le Meut. Nous
exigeons que l'Hermine soit consultée pour tous les placements et
suivis des enfants."
L'association n'est peut-être pas la mieux
placée: Hermine agrège tout naturellement les parents accusés de
maltraitance à enfant. Tel Dagorn Prigent, dont les enfants ont été
placés à la Ddass; Pierre Turpaud, interdit de visite à sa petite fille
après un signalement au parquet; René Jaouen, condamné en 1991 à six
ans de prison pour des attouchements sur sa fillette de 13 ans, ce qui
ne l'empêche pas d'être nommé vice-président d'Hermine en décembre
1995. Gérard Solente surtout, que plus personne ne connaît à Hermine
depuis qu'il a été condamné en janvier à treize ans de réclusion
criminelle pour violences sur ses enfants.
Ultradroite skinhead. Après avoir été au Front
national, puis membre du mouvement Troisième Voie (extrême droite
radicale), Pierre Le Meut est porte-parole d'un groupuscule
autonomiste, le Parti national breton (PNB), qui se veut "ni de droite
ni de gauche, breton". Le mouvement est pourtant présidé par Yann-Ber
(Jean-Pierre) Tillenon, qui a tenté d'organiser l'ultradroite skinhead,
en essayant notamment de relancer les Bagadou Stourm, milice du PNB
sous l'Occupation, "sorte de SS celtiques" (1). En 1984, un juge de
Valenciennes, qui soupçonnait Le Meut d'avoir voulu acheter une dizaine
de pistolets-mitrailleurs, le fait arrêter. Il a purgé trois mois de
prison, "parce qu'on n'avait retrouvé chez moi que deux revolvers de
collection" (un 11,43 et un 357 magnum). Quatre ans plus tard, il est
interpellé au rassemblement néonazi belge de Diksmude. Condamné à
quatre mois de prison avec sursis, il dénonce le "racisme antibreton".
Harcèlement. Comme président d'Hermine, Le Meut
est infatigable. Il écrit à longueur de journée aux journalistes, aux
institutions, se fend d'un mot aimable à Mitterrand, à Chirac, à Tiberi
ou à l'ambassade d'Israël, et brandit leurs réponses pour prouver qu'il
a le bras long. Le SOAE, dont le rôle consiste à enquêter à la demande
d'un juge sur les risque de maltraitance, reçoit un fax de
l'association par jour, se fait traîner dans la boue à longueur de
tract, mais tient bon. La juge pour enfants de Quimper, en revanche,
finit par craquer. Surtout quand une quarantaine de membres d'Hermine,
qui manifestaient devant le palais de justice en novembre 1995, lui
tombent dessus, la rouent de coups, lui arrachent une poignée de
cheveux. Trois femmes de l'association sont condamnées à trois mois
avec sursis en janvier 1996. Mais la juge, harcelée, demande sa
mutation. "Nous avons obtenu de bons résultats, se félicite Le Meut. La
juge a été déchargée de ses fonctions, c'est incontestablement grâce à
Hermine." Elle serait "mutée à la Banque de France, chargée des chèques
impayés". Il sait bien que c'est faux: elle est toujours juge à
Quimper, à un autre poste.
Restait à abattre Bernard Lempert,
le psychothérapeute, animateur d'une minuscule association, l'Arbre au
Milieu, qui s'est progressivement intéressée aux violences familiales
et a travaillé avec les services sociaux (dont le SOAE), les
magistrats, les avocats. Le Meut a entendu parler de ce "gourou" qui "a
donné des cours à plus de 80% des services dits sociaux de la région
moyennant argent". "Nous tenons ces informations de personnes luttant
contre les sectes en Bretagne", assure Le Meut. En fait, c'est l'Adfi
(Association de défense de la famille et de l'individu) qui le
renseigne. Au début des années 90, Lempert a soigné une jeune femme,
gravement anorexique, qui a préféré s'installer à Aix-en-Provence pour
fuir sa mère omniprésente, Anne-Marie Favé, ancien maire de Plouëdern
(Finistère). Mme Favé laisse croire que sa fille est partie dans une
secte animée par Lempert, elle appelle même un jour pour savoir si sa
fille fait partie des victimes du massacre du Temple solaire.
La rumeur enfle, Lempert est soupçonné
d'alimenter des sectes pédophiles, et ses divers employeurs commencent
à le regarder de travers. C'est alors qu'Anne-Marie Favé crée l'antenne
de l'Adfi dans le Finistère, et entraîne dans sa vengeance personnelle
la vieille dame responsable de l'Adfi Bretagne. Du coup, la rumeur
galope. L'Arbre au Milieu atterrit dans la liste des Renseignements
généraux que recopie en 1996 le rapport parlementaire sur les sectes.
Sans avoir été entendu et sans possibilité d'appel, Lempert est
définitivement jugé, sur la foi d'un rapport secret que personne n'a lu.
Prescription. L'association Hermine boit du
petit-lait. Le Meut écrit: "J'ai la confirmation par des amis et des
informateurs que l'Hermine dérange au-delà de l'imaginable. Avec B.
Lempert, j'ai tapé dans le mille." Lempert se débat comme il peut. Il
attaque en justice Anne-Marie Favé et l'Adfi Bretagne pour avoir
propagé la rumeur. Le tribunal reconnaît que ces allégations sont
certes "gravement outrageantes", mais la diffamation est prescrite,
jugement confirmé mardi en appel. Lempert a cependant accumulé des
brouettes d'attestations, continue ses formations, et personne ne songe
plus à l'accuser d'être un gourou. Reste la tache du rapport.
Etrangement, l'Observatoire sur les sectes juge que cette affaire n'est
pas de son ressort, et si Jacques Guyard, le rapporteur de la
commission parlementaire, admet aujourd'hui être "très gêné" sur le cas
Lempert, il évite de reconnaître qu'il s'était trompé.
Autruche. C'est qu'Hermine continue le combat.
Pierre Giordano, membre fondateur de l'association, connaît bien
l'Adfi, en Bretagne comme à Paris, et prend grand soin de ne pas trop
parler de Le Meut, décidément un peu voyant. "Chevalier blanc"
d'Hermine, selon Le Meut, Giordano va voir les élus en se faisant
passer pour un responsable de l'Adfi, qui n'y trouve rien à dire. Sur
sa seule bonne mine, l'ancien garde des Sceaux Michel Vauzelle signe un
courrier à Elisabeth Guigou pour écarter Lempert des formations du
ministère de la Justice. Jacques Guyard alerte les ministères de
l'Emploi et de la Justice. Le RPR Thierry Mariani pose une question à
l'Assemblée nationale, sans évidemment vérifier quoi que ce soit. Comme
l'écrit Pierre Le Meut, pour une fois inspiré: "Si les pouvoirs en
place, qui le sont par la volonté du peuple, continuent à faire
l'autruche, ils seront responsables d'un dérapage qui arrivera un
jour... hélas!" Avec l'affaire Lempert, c'est fait.
(1) Les droites nationales et radicales, Jean-Yves Camus et René Monzat, PUF.
Catégorie : Société et tendances
Sujets - Libération : MALTRAITANCE; EXTRÊME-DROITE; ENFANT MALTRAITÉ; PSYCHOTHÉRAPIE; VIOL; PÉDOPHILIE; ASSOCIATION; RUMEUR; SECTE
Lieu(x) géographique(s) - Libération : BRETAGNE; QUIMPER
Type(s) d'article : ARTICLE
Taille : Long, 962 mots
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Doc. : news·19980330·LI·112748
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