Un exorcisme entre les deux tours

Entre les deux tours de l’élection présidentielle de l’année 2002, d’imposantes manifestations se déroulèrent dans de nombreuses villes françaises pour faire barrage à Jean-Marie Le Pen, pour rappeler la culture anti-démocratique de l’extrême-droite, pour souligner le danger qu’il y aurait à accorder du crédit à des thèses fascisantes et, en même temps, pour exprimer un mélange de colère, de peur, d’indignation et de mauvaise conscience. Ces cortèges relevaient à la fois d’une prise de conscience politique et d’un exorcisme sur grande échelle. Il fallait chasser le mal en sa figure du jour, repousser la tentation populiste et ses grossières séductions, renvoyer loin du champ démocratique une idéologie opposée à la démocratie. Il fallait exclure les discours d’exclusion, chasser les appels à la haine, et tuer symboliquement un discours capable de tuer concrètement. Il fallait s’unir — par-delà les clivages — pour opposer un refus commun aux thèses du refus de l’Autre et de sa négation.

Cette position, éminemment politique, a fonctionné aussi comme un exorcisme dans la mesure où, après le 2 juin et la victoire du candidat démocrate sur le repreneur de l’arrière-boutique fasciste, chacun est rentré chez soi, au chaud de ses intérêts personnels ou de ses solidarités de voisinage, et presque personne ne s’est mobilisé politiquement en faveur de l’Autre, dès l’instant que cet Autre-là habitait hors des frontières nationales. Une fois proclamées les valeurs de la République et de l’humanisme du moment, on ne s’inquiète pas des victimes de l’Etat policier en Tunisie, de la domination raciste en Mauritanie, de la famine organisée en Corée du Nord, de la dictature birmane, de la lente destruction du Tibet par la colonisation chinoise, ni des droits des populations indiennes en Amérique latine — et on ne s’inquiète pas davantage de la guerre que la Russie de Vladimir Poutine mène contre le peuple tchétchène. En ce sens, Jean-Marie Le Pen n’a pas seulement représenté un danger politique majeur dont il fallait impérativement se prémunir, il a été chargé de tout le racisme et de toute la xénophobie dont la population française est porteuse. Ce qu’il professe ouvertement — la « préférence nationale » —, c’est ce que la majorité des gens pratique honteusement. Les politiques d’abandon sont les reflets — en creux — des idéologies racistes. La forme de xénophobie propre à ceux qui se pensent comme démocrates, c’est l’indifférence. A la haine de l’Autre bruyamment revendiquée par le national-populisme s’oppose et correspond l’oubli des Autres, ce mal des démocraties occidentales, cette peste incolore qui jure n’avoir pas de nom.

Les 19 et 20 juillet 2002, Jacques Chirac, vainqueur de l’élection présidentielle avec plus de 80 % de voix au deuxième tour, héraut des valeurs humanistes et chantre des vertus démocratiques, rencontre, sur les bords de la Mer Noire, le président Russe Vladimir Poutine, à qui il assure :
« La France condamne sans réserve tout acte terroriste quel qu’il soit et considère qu’aucune cause ne peut justifier des actions terroristes. »
En clair, la France du nouveau Président Chirac approuve la politique russe en Tchétchènie, entérine l’appellation « d’opération antiterroriste » que Poutine utilise depuis le début pour couvrir la guerre qu’il mène — et qui elle-même l’avait mené jusqu’au pouvoir —, considère qu’un processus politique « est engagé », et par voie de conséquence ferme les yeux sur les crimes, les tortures, les viols, les spoliations, les déportations qui se déroulent depuis des années dans une indifférence générale. La Russie — une fois de plus — écrase tout un peuple, et la France apporte sa caution, en mêlant sous un même vocable confusionnel les attentats du 11 septembre et la résistance d’une population.

En agissant ainsi, Jacques Chirac sait qu’aucun compte politique ne lui sera demandé. Il sait qu’à son retour en France, aucune manifestation de grande ampleur ne contestera sa position pro-russe au sujet de la Tchétchènie. Il n’y a aucun doute là-dessus : aucun représentant du peuple français ne s’élèvera, au nom des valeurs universelles de la République, pour critiquer le président oublieux et pour lui rappeler ses engagements éthiques et démocratiques de la dernière campagne électorale. On repousse Jean-Marie Le Pen, mais on accrédite Vladimir Poutine, via la complaisance de Jacques Chirac. On rejette le mal, et puis on le cautionne. On crie au loup, et puis on le flatte.

Sans doute ne s’agit-il ici que de l’aboutissement d’une politique française de plusieurs années. Sous le gouvernement Jospin, Hubert Védrine protestait de temps en temps pour la forme, mais dans les faits, le Quai d’Orsay admettait la réalité de la répression russe, qu’elle considérait comme inéluctable, voire nécessaire. Jacques Chirac dévoile l’ancien double discours du gouvernement socialiste, dans la mesure où il exprime franchement la capitulation éthique d’un pays qui ne cesse, pendant tout ce temps, de s’autoproclamer « la patrie des droits de l’homme ». Les électeurs français délèguent à Jacques Chirac le soin de déléguer à Vladimir Poutine ces basses œuvres de sang que la délicatesse occidentale choisit de ne pas voir. Les Tchétchènes ne sont pas français. Ils n’appartiennent pas à l’Union Européenne. Ils ne sont pas chrétiens. Ils ont beau avoir été persécutés et déportés par Staline, cet ancien martyr ne leur vaut pas pour autant la considération des nations. Tout le monde s’accorde à penser et à dire que le crime de masse, en Tchétchénie est « une affaire intérieure Russe ». Or, une affaire intérieure Russe relève de la politique dite étrangère, qui elle-même, en France, est bannie des campagnes électorales. La boucle est bouclée : on a prétendu chasser la haine de l’Autre, alors qu’on se l’est réappropriée sous sa forme la plus obscure : l’indifférence.