Déclaré fautif

Déclaré fautif

Un père se montrait exigeant : il ne supportait pas les taches et voulait que son fils fût toujours parfaitement propre. Il ne badinait pas avec le scolaire, et ne cessait de réclamer à l’enfant des résultats à la hauteur de ses attentes. Finalement, il a été jugé, condamné et incarcéré pour mauvais traitements. Entre autres pratiques, il réveillait son fils la nuit pour le battre à coups de ceinturon. Il s’agissait bien d’un processus d’inversion — et cette fois-ci la sanction pénale aura permis de l’élucider. Les exigences du père ne s’avouent par pour ce qu’elles sont. Comme toujours, elles désignent l’enfant comme porteur de la faute. Il ne doit pas faire de tache, il doit obtenir de bonnes notes en classe. Autrement dit, il doit être impeccable. Mais comme c’est impossible qu’il en soit toujours ainsi, comme il est impossible pour un enfant d’être parfait, le père ne pourra que se déclarer mécontent et insatisfait. De par son discours irréaliste, il organise une sorte de culpabilité perpétuelle. Si la perfection est présentée comme nécessaire et allant de soi, on sera toujours fautif de ne pas l’atteindre. Si le père veut que son fils soit parfait, il aura sans cesse des motifs de se plaindre de ce garçon qui, comme tout humain qui se respecte sur cette terre, est soumis à une imperfection toute naturelle. Encore convient-il de ne pas se laisser leurrer par le discours apparent : l’exigence n’est pas celle qui est dite, elle en est même l’exact contraire. Le père sait bien qu’aucun enfant n’est capable d’être impeccable — pas plus son fils qu’un autre. Il ne peut pas ne pas savoir qu’il place la barre toujours trop haut. Mais s’il se comporte ainsi, c’est finalement pour donner l’illusion d’un échec permanent de la part de l’enfant. « Je te demande d’être parfait, alors que je sais que c’est impossible, afin de pouvoir te reprocher tes imperfections et afin surtout de pouvoir te battre sous couvert de punition. Je fais semblant de croire que tu es en faute, afin de me considérer innocent du mal que je te fais ». Taches et mauvaises notes ne sont rien d’autre que les prétextes invoqués afin de justifier les coups. Montées en épingle par un discours aux allures obsessionnelles, elles servent à faire croire à l’enfant qu’il mérite ce qui lui arrive, elles l’empêchent de comprendre l’injustice de la situation, et par voie de conséquence la culpabilité de son père.

D’une certaine manière, le système montre le bout de son nez de par ce recours aux violences nocturnes. L’incohérence apparaît en ce que les punitions semblent au bout du compte déconnectées de ce qui est censé les avoir provoquées. La nuit paraît si loin des soucis ordinaires qu’on se demande pourquoi le désir de sanctionner va jusqu’à interrompre le sommeil. Cette incohérence n’est qu’apparente. En fait, le père révèle implicitement la cohérence cachée de son comportement. S’il punit son fils la nuit, c’est qu’au fond tout cela n’a pas grand chose à voir avec les discours diurnes. Peu importe finalement la propreté en tant que telle, la scolarité en tant que telle. L’important est de pouvoir battre l’enfant. La référence à la punition n’est jamais qu’une couverture. Ici, les masques tombent la nuit. L’enfant n’est pas vraiment puni, il est battu, et son père le bat parce qu’il en éprouve l’irrépressible besoin, parce qu’il ressent en lui comme une injonction et finalement comme un désir, parce qu’il veut que l’enfant ait mal. Il le réveille dans son sommeil, parce qu’il s’acharne sur lui. Il ne supporte pas qu’il dorme, qu’il se repose, qu’il ait un peu la paix, qu’il survive au mal qu’on lui fait. Il ne supporte pas cette résistance muette du petit garçon qui parvient quand même à dormir. Il lui en veut de quelque chose — de tout. Il ne souhaite pas que son fils grappille du bonheur. Il ne faut pas être heureux. Sans doute, si l’enfant pouvait échapper au vœu de destruction de son père, s’il parvenait malgré tout à connaître du plaisir dans son existence, il réveillerait l’ancienne blessure — enfouie, inconnue, — de cet homme violent qui ne veut entendre parler de rien, et surtout pas de son histoire. Il réveille son fils pour que ce fils-là ne réveille pas son enfance à lui. Il s’acharne sur celui qui pourrait lui inspirer de la mémoire. Il fait du mal à celui par qui il pourrait se souvenir du mal qu’on lui a fait. Il agit comme si c’était son fils qui lui faisait du mal. Il s’en prend à son corps pour chasser de sa pensée la mémoire meurtrie de sa propre jeunesse. Et c’est ainsi, paradoxalement, que ce qu’il enfouit violemment une fois de plus en faisant violence à l’enfant dans son corps, c’est en quelque sorte cela qui se donne à voir implicitement dans la scène d’aujourd’hui. En utilisant la douleur de son fils pour ne pas se ressaisir de la mémoire de la sienne, le père ne peut s’empêcher de montrer quelque chose de ce qu’il prétend soustraire à sa conscience et à la nôtre. Plus nous résistons au processus de désignation, plus nous refusons de nous laisser entraîner à regarder l’enfant comme fautif, plus nous apprenons à repérer en quoi certains discours ne sont que prétextes sans véritable consistance — et plus nous commençons à apercevoir l’arrière-plan des modes de production de la violence

Dans la situation qui nous occupe ici, la gravité du fait avait provoqué l’intervention de l’autorité judiciaire. La sanction pénale permet de remettre le monde à l’endroit : l’enfant n’est pas coupable de s’être taché, ni d’avoir eu à l’occasion des notes faibles à l’école. Non seulement, il n’est en rien coupable de ces broutilles, mais il est victime de la violence de son père. Et c’est celui-là même qui maniait comme un épouvantail le discours de la culpabilité qui se trouve reconnu comme coupable réel. La prise en compte de la souffrance historique du père ne saurait court-circuiter ce passage par la reconnaissance de ses fautes à l’égard de son fils. Au contraire, c’est à partir de cette reconnaissance que la mémoire peut revenir. En sanctionnant les coups d’une certaine manière le tribunal essaie de s’opposer au processus de projection. Sans doute n’est-il en son pouvoir que d’interdire le passage à l’acte, — et non le processus en lui-même. Mais cette première limite posée est peut-être ce qui permettra un jour au père de retirer la projection qu’il fait sur son fils, et d’évoquer, de préférence dans le cadre d’une relation thérapeutique, en quoi lui-même avait pu être victime d’un processus destructeur au temps jadis.

 

 

 

Une mère réveillait son fils et le battait dans son lit, en disant que c’était pour toutes les fois où lui l’avait réveillée quand il était petit. Ici encore, le discours de la faute tient le haut du pavé. On veut faire croire à l’enfant — et on veut se persuader par la même occasion — qu’on le bat parce qu’on le punit, et qu’on le punit parce qu’il le mérite. Mais ici encore le processus se dévoile de par l’extravagance même de son discours. L’enfant serait puni des années plus tard, et de façon manifestement disproportionnée, pour des faits qui à nos yeux ne relèvent certainement pas de la catégorie de la transgression. Si un bébé réveille ses parents la nuit, ce n’est pas pour le plaisir de les persécuter, ni pour vérifier sa prétendue toute-puissance de nourrisson. C’est parce qu’il n’a pas encore trouvé son rythme, ou bien parce qu’il a faim, ou bien parce qu’il ne se sent pas à son aise, qu’il veut être changé, ou bien encore parce qu’il vient de faire un rêve qui lui procure de l’angoisse. C’est peut-être parce qu’il ressent le besoin d’une présence parentale, qu’elle lui manque et qu’il l’appelle. Tout le monde sait que ce jeu des premiers mois peut occasionner de la fatigue chez les parents. Mais de là à considérer qu’il le fait exprès, qu’il harcèle sa mère, qu’il empêche volontairement son père de dormir, qu’il persécute les siens et qu’il se comporte en jeune tyran insensible — il y a un pas que nous ne saurions franchir sans faire alliance avec le système maltraitant. Le bébé qui pleure la nuit et qui appelle n’est pas un despote. Quelle que soit la fatigue des adultes, il n’est coupable de rien. Le considérer comme tel, c’est projeter sur lui quelque chose qui ne le concerne pas. Quand cette mère frappe son fils la nuit en lui reprochant de l’avoir réveillée quelques années plus tôt, elle commence sans le vouloir à montrer quelque chose du processus sous-jacent. Du fait des réveils nocturnes, le discours de la punition ne tient pas. On ne sanctionne pas son fils en l’empêchant de dormir. Ce que fait cette femme ressemble plutôt à une vengeance : tu m’avais réveillé, je te réveille. Tu avais troublé mon sommeil, je trouble le tien. Œil pour œil, dent pour dent. Mais cette vengeance-là voudrait mettre sur le même plan des pleurs et des coups. Elle voudrait donner l’illusion d’une symétrie qui ne correspond pas aux faits. Rappelons encore ce que nous avons tant de mal à admettre : si un père ou une mère frappe durement et régulièrement un petit garçon ou une petite fille, c’est parce qu’il en éprouve un besoin intérieur. Tout ce qui est dit à ce sujet n’est que prétexte. Toutes les raisons invoquées ne sont que des paravents chargés d’empêcher de comprendre. En ce sens, c’est cette mère qui nous aide à découvrir le processus : puisqu’elle ne punit pas son fils mais qu’elle se venge, et puisqu’on ne peut mettre sur un pied d’égalité les pleurs et les coups, alors il faut peut-être prendre plus au sérieux le discours de la mère — non pour la croire dans ce qu’elle nous dit, mais pour analyser ce qu’elle dit quand elle nous trompe, et quand elle se trompe elle-même en cette occasion. Sans doute n’est-il pas faux de penser qu’elle se venge. C’est bien quelque chose du théâtre de la vengeance qu’elle met en scène. Mais de qui se venge-t-elle ? Et pourquoi ? Quel mal réel lui a-t-on fait pour qu’elle ait ainsi besoin de le rendre ? Et puisque son bébé ne la battait pas, qui donc l’avait — peut-être — battue ? Nous ne pensons pas que de simples pleurs — si répétés soient-ils, et si épuisants puissent-ils devenir — suffisent à provoquer un sentiment de persécution chez une jeune maman. Nous avons plutôt tendance à penser que si les pleurs du nourrisson peuvent être ressentis comme une forme de harcèlement, c’est que la mère avait peut-être connu réellement dans son histoire des faits relevant du harcèlement et de la persécution, sur un mode physique ou simplement psychologique. Nous faisons l’hypothèse — seul le récit éventuel de la mère nous le confirmerait — que si une femme éprouve ainsi le besoin de se venger de son fils, de ce fils qui en fait ne lui avait jamais fait aucun mal, c’est parce que quelqu’un d’autre lui avait fait du mal, de quelque manière que ce fût. Elle croit se venger de son fils, et en cela elle est sincère. Mais elle se trompe : c’est de quelqu’un d’autre qu’elle se venge, et c’est sur son fils qu’elle déplace la violence de sa vengeance. Il prend pour quelqu’un d’autre. Enfant désigné, coupable tout trouvé, bouc émissaire ordinaire, il sert à laisser dans l’ombre ce qui fait tant souffrir mais qu’on ne veut pas nommer, ce qui poursuit et qu’on veut chasser, ce qui hante et dont on voudrait à toutes forces se délivrer. Sans s’en rendre compte, cette mère croit pouvoir se débarrasser de sa mémoire meurtrie en la convertissant en violence à l’encontre du corps de son enfant. Elle déverse sur lui une charge qu’elle ressent, mais qu’elle ne veut pas reconnaître, une charge qui l’accable et dont elle accable son petit garçon en qualité d’héritier malheureux. L’enfant ne mérite pas les coups, il hérite de la violence. C’est pour cacher l’omniprésence du lignage qu’on utilise ce discours de la faute supposée du plus jeune. Mais ce n’est pas de lui qu’on se venge quand on se venge sur lui. On fait porter alors sur le descendant les fautes commises par les ascendants. C’est un tour de passe passe généalogique en même temps qu’un escamotage de l’histoire réelle. La maltraitance est d’abord une vengeance déplacée. Et elle est par là-même une confusion entre vengeance et justice. L’ex-enfant maltraité qui n’avait pu obtenir ni justice ni réparation pour la violence qu’il avait subie de la part de ses parents risque — il n’y a pour autant aucune fatalité de reproduction de la violence — de vouloir se venger. Et comme il ne peut ni souvent ne veut rendre le mal à ceux qui le lui avaient fait, il s’imagine se débarrasser de son poids de souffrance en rendant ce mal à celui qui n’est pour rien dans toute cette histoire : son propre enfant, celui-là même sur qui il projette les meurtrissures de son enfance  à lui. Le discours de la faute apparaît bien alors comme ce par quoi la vengeance s’exerce en se déplaçant des ascendants aux descendants, de l’amont de la généalogie à l’aval, et c’est bien parce qu’alors la vengeance supplante la justice que la culpabilisation fantasmatique bat son plein à mille lieues de la conscience du droit. C’est parce qu’il y a une faute réelle dans l’histoire et c’est parce qu’on voudrait la cacher et l’enfouir, qu’on va instrumentaliser le discours de la faute fantasmatique. Si la projection est si puissante et si le processus de désignation ne recule devant rien, c’est parce qu’ils sont tous deux chargés de laisser filer cette violence historique considérée comme indicible. On charge l’innocent non seulement pour disculper le vrai coupable, mais surtout pour l’oublier.

 

 

 

Un père de famille qui travaillait loin de chez lui durant la semaine et qui ne revenait à la maison que le samedi et le dimanche avait pour habitude de s’occuper personnellement du bain de ses enfants. C’était la seule grande toilette autorisée, et c’est lui-même qui l’organisait. Il demandait à son épouse de lui raconter par le menu les bêtises que ses enfants avaient pu commettre durant son absence. Il les punissait alors en les battant, en proportion des faits relatés par la mère.

Ce père se présente avant tout comme le maître des corps. Il est celui qui contrôle les fait et gestes de ses enfants, et leurs agissements ne sauraient lui échapper. Ils doivent le craindre même durant son absence, parce que leur mère s’acquittera de son rapport hebdomadaire auprès de son mari. Ils doivent savoir que, même de loin, d’une certaine manière il continue de les surveiller par l’entremise de cette épouse docile qui veut bien faire comme il l’exige. C’est à une double manifestation de toute puissance que se livre cet homme : puissance patriarcale à l’égard d’enfants assujettis à de l’arbitraire et à de la violence, domination sexiste à l’égard d’une femme sommée de se soumettre à un règlement aussi insensé que dangereux. Chaque fin de semaine, notre despote organise un rituel domestique de type obsessionnel, sous couvert de préoccupation hygiénique et de fermeté éducative.

Le contrôle indirect durant la semaine fait place à un contrôle oculaire direct sur le corps de ses enfants — garçons et filles. Rien ne doit lui échapper. De même que les fautes sont dites par la mère, les corps sont vus par le père : l’inquisiteur n’est jamais qu’un voyeur. La seule transparence qui l’intéresse est celle de l’impudeur. La scène est plus que jamais du théâtre : il s’agit de faire croire en une grande toilette des enfants pour mieux dissimuler la perversion sexuelle du père. Et il s’agit de faire croire en une équitable distribution de sanctions et peines pour mieux cacher le plaisir qu’un homme malade ressent à battre le corps nu de ses enfants.

On peut s’étonner que la mère accepte pareille manie, qu’elle y concourt en s’en faisant l’auxiliaire, et que par là-même elle banalise des faits dont la gravité nous saute aux yeux. C’est qu’à force de se soumettre on devient complice. A force de craindre pour soi et de se protéger bon an mal an d’un système de domination qu’à la fois on exècre et on accepte, on finit par participer à la violence, en laissant ses propres enfants monter en première ligne, en les poussant soi-même dans cette direction malheureuse. Quand une mère de famille ne peut pas se protéger de la violence de son conjoint, comment pourrait-elle protéger ses enfants de la violence de leur père ? Au contraire, elle peut être tentée d’exposer encore davantage ses fils et ses filles, afin de les utiliser comme autant de boucliers. Elle échange sa complicité contre une illusion de sécurité personnelle. Elle pèse à son tour sur ses enfants pour échapper à une part du poids. A force d’être incapable de s’opposer au tyran domestique, elle finit par participer quasi activement — sinon volontairement —à ses entreprises, dont l’étrangeté n’a d’égal que la cruauté.

Il n’est pas inutile de rappeler ici que toute violence exercée sur le corps s’accompagne d’une violence exercée sur la pensée, et cela tout particulièrement quand celui qu’on frappe est un enfant et que ceux qui le frappent sont ses parents. Les coups charrient toujours une violence idéologique, un énoncé mental qui cherche à soumettre l’enfant jusque dans son esprit. L’idée sous-jacente selon laquelle il y aurait une relation entre les châtiments corporels et les bains est ce par quoi le père essaie non seulement de légitimer ses agissements, mais d’obtenir l’adhésion de ceux qu’il maltraite. Si l’enfant est puni avant d’être lavé, si son corps est frappé avant d’être décrassé, cela laisse entendre que les punitions physiques ont une vertu purificatrice. En arrière-plan, c’est la notion de souillure qui manipule la scène : les enfants qui se sont salis tout au long de la semaine sont présentés au père comme des enfants sales. Et comme ils sont en même temps déclarés coupables de toutes les bêtises, c’est-à-dire ici de toutes les fautes commises depuis la dernière fois, ils sont également présentés comme des porteurs de véritables taches morales. L’état physique de saleté est censé figurer concrètement l’état moral de méchanceté. La faute qui ne se voit pas est représentée par la crasse visible. Ce n’est donc pas seulement leur mère, c’est pour ainsi dire leur crasse qui les dénonce, et qui semble donner aux agissements paternels un air de légitimité. Dès lors, enlever la crasse et enlever la faute, c’est tout un. Si le corps exprime ainsi le mal qui est dans l’enfant, le châtiment corporel est ce par quoi l’enfant sera lavé de sa faute et délivré de ce mal. Le bain est donc bien chargé d’ôter à la fois la faute et la saleté, autrement dit la saleté de la faute, c’est-à-dire la souillure. La toilette n’est plus considérée comme une simple activité hygiénique, mais bien comme un rite purificateur à usage privé. Au passage, cette manie du père charrie des référents culturels et religieux : la notion anthropologique de  souillure s’était inscrite dans l’idée de péché dans le christianisme, tandis que la fonction symbolique de l’eau était associée ordinairement aux idées de purification et délivrance. On peut voir qu’une certaine forme de maltraitance, quelle que soit sa part évidente de pathologie, est capable d’instrumentaliser un arrière-plan culturel et de le mettre en acte sur un mode manifestement déviant. Reconnaissons cependant que la culture populaire, ici encore, a transmis des représentations proches de ce que semble dire le rituel répressif du père de famille. Il suffit de penser à l’expression « passer un savon » pour se rappeler que l’hygiène et la punition peuvent faire bon ménage dans le langage ordinaire. Que la référence religieuse soit consciente ou non, c’est toute une représentation collective qui sert ici de point d’appui à la volonté paternelle.

Les enfants n’avaient pas le droit de faire de grande toilette pendant les jours ouvrés, c’est-à-dire en l’absence de leur père. Il en résulte que leur prétendue crasse de fin de semaine est entièrement provoquée par l’interdiction : ils doivent devenir sales. C’est une obligation qui va permettre la métaphore entre le sale et le fautif. Il y a donc une organisation générale mise en place par la seule volonté paternelle, là réside la violence mentale de cette bizarre coutume privée. En montant de toutes pièces la scène qui lui permet d’asseoir rituellement son pouvoir discrétionnaire, le père cherche à convaincre ses fils et ses filles de la justesse de son comportement, c’est-à-dire de la gravité de leurs fautes répétitives. Et comme chaque enfant sait qu’il ne pourra échapper au bain, et que par la même occasion il ne saurait se soustraire à la punition, alors il peut finir par penser qu’il n’est pas seulement coupable d’avoir fait ceci ou cela, mais qu’il est coupable par nature — et nous retrouvons cette notion, aberrante au regard du droit, de culpabilité intrinsèque. Si de toutes façons la crasse impose le bain, quelle que soit la faute figurée par la crasse, il y a toujours faute puisqu’il y a toujours crasse. Bêtise ou pas, transgression ou pas, il faudra en passer par le bain, comme s’il n’y avait rien de plus nécessaire ni de plus naturel, comme si la faute relevait finalement davantage d’un état plutôt que de telle ou telle action, comme si on était fautif « par nature », et comme si toute l’éducation se résumait à laver les enfants de cette sorte d’état de péché qui leur colle à la peau. La violence aime les références.

 

 

 

Au pays de la maltraitance, le discours de la faute circule en sens inverse du cours réel des choses. Lors d’une audience dans le cabinet d’un juge des enfants, une mère prononce cette phrase en désignant sa fille :

« Si elle fait tomber son père, je lui mets une paire de baffes ».

Remarquons d’abord que cette femme ne semble pas comprendre ce qu’est le processus judiciaire, ou bien feint de ne pas en saisir la particularité. Si son mari est renvoyé devant une juridiction, s’il est reconnu coupable, s’il est condamné — ce n’est pas le fait de sa fille. Ce n’est pas elle qui peut l’envoyer en prison. Elle n’a ni cette puissance ni ce droit. C’est la justice comme instance distincte qui a seule cette capacité. Magistrats ou jury — c’est le tiers qui décide, et qui agit ainsi en s’appuyant sur des textes de loi. La mère se représente implicitement l’espace judiciaire comme un terrain de vengeance possible, comme un espace qui en quelque sorte appartiendrait au plus fort. Elle projette sur la justice les attributs de la vengeance, sans vouloir entendre qu’une sanction pénale obéit à une toute autre logique et répond à d’autres critères.

Le terme « tomber » souligne la contradiction interne au discours de la mère, surtout si on le met en rapport avec les gifles qu’elle envisage de donner à sa fille. Les gifles constituent une punition aux yeux de la mère. Cette punition, si elle désigne une faute de la part de la fille, laisse supposer que le père est innocent des accusations qui pèsent sur lui. Mais quand elle emploie l’expression « faire tomber », elle utilise un vocabulaire qui renvoie davantage aux aléas du grand banditisme, et elle semble alors admettre une éventuelle culpabilité de son mari. Cette phrase résonne presque comme un déni-aveu. On nie, ou bien on ne veut pas reconnaître, mais on le fait d’une manière telle qu’on laisse échapper des signes du contraire, et qu’on invite l’interlocuteur à se saisir de ces subtiles perches que tendent certains mots. Dire que le père pourrait « tomber », c’est laisser entendre que jusqu’à présent il n’aurait jamais été pris, s’il avait continué ses agissements à l’insu de tout regard extérieur, comme s’il était parvenu jusque là à échapper à toute enquête. Ce ne sont que des mots, mais ils présentent une certaine orientation. Leur banalité n’est évidemment pas une preuve, mais elle ouvre une piste.

La mère ne semble pas s’interroger sur la réalité des faits : ce qui lui importe, c’est que son conjoint n’aille pas en prison. Elle le défend, quels que soient les dires de sa fille. La parole de l’adolescente ne l’intéresse pas. Peut-être pourrait-on même aller plus loin : le réel ne l’intéresse pas, en tout cas pas le fait de savoir si une violence s’était effectivement exercée, ni même si sa fille a menti — ou fabulé. Peu importe les faits pour la mère quand elle prononce cette phrase étonnante devant un juge, tout ce qui la préoccupe est que sa fille ne fasse pas « tomber son père ». Et c’est précisément cette indifférence apparente à l’égard du réel qui peut ici renforcer l’inquiétude. Comment peut-elle, dans ce moment dramatique de l’enquête, ne pas se poser la question elle aussi ? Comment peut-elle ne pas s’interroger soit sur l’éventuelle culpabilité de son mari, soit à l’inverse sur ce qui pousserait leur fille à raconter des histoires ? Dans un cas comme dans l’autre, la situation est grave. Si elle ne s’en rend pas compte, si elle ne mesure pas les enjeux, cela peut s’expliquer de deux manières bien différentes : ou bien elle est dans une profonde inconscience, ou bien elle est elle-même concernée par une certaine forme de complicité.

En attendant, elle ne cache pas qu’à la maison on ne s’embarrasse pas de précaution pour punir les enfants : le châtiment corporel semble aller de soi. Les gifles relèvent de l’évidence. Aux antipodes des précautions d’une procédure, et à mille lieues de la présomption d’innocence, la fille sera punie, et elle sera punie dans son corps. Au moment même où une mère réclame justice pour son mari — peut-être sincèrement, et peut-être à juste titre — elle ne s’encombre pas d’attention à l’égard d’une adolescente dont la souffrance devait lui sauter aux yeux — quels que soient les faits.

Si la parole de la jeune fille désigne bien des violences objectives, alors il faut comprendre les gifles promises par la mère comme une punition bien particulière : elle serait sanctionnée pour avoir parlé. C’est la parole qui serait considérée comme la faute. Quand dans une structure familiale la violence est banalisée, elle se déroule sans mots, et par voie de conséquence sans conscience distincte pour la penser vraiment. Dès l’instant que les mots l’énoncent, et surtout dès l’instant que le récit en est fait à l’extérieur —quand l’enfant se plaint, appelle à l’aide, voire dénonce explicitement — la parole est aussitôt assimilée à une trahison. L’adolescente qui parle aurait trahi les siens, elle aurait enfoui cette fameuse loi du silence en échange de laquelle elle pouvait quand même bénéficier de tous les avantages d’une appartenance. Mais si elle parle, elle trahit les siens. En retour, elle ne sera plus des leurs. Et pour qu’elle le comprenne, elle sera punie. Le châtiment corporel peut ainsi être le prélude à une mise à l’écart, à une certaine forme d’exclusion — manifeste ou insidieuse.

Si la jeune fille a bien été victime de son père, les gifles vont suivre quasi scrupuleusement le cycle d’inversion de la culpabilité. Non seulement alors — dans cette hypothèse — c’est la victime qui serait désignée coupable, mais elle serait même punie dans son corps, elle qui aurait été victime dans son corps. Quand il s’agit de cette configuration, c’est bien le corps de la victime qui est regardé comme le lieu de la faute, comme si dorénavant une souillure s’attachait à lui. La punition, c’est-à-dire en fait la violence qui aurait une fois de plus trouvé les moyens de se justifier, se présente comme une mesure de rétorsion prise à l’encontre de ce corps, comme si les coups devaient faire sortir le mal qui est en lui. Tous ceux qui s’imaginent que la faute est dans le corps ne cessent d’ouvrir en grand la voie qui mène aux violences sur le corps. Plus cette représentation est puissante, plus s’exercera de la cruauté, à l’instar des supplices de l’Ancien Régime.

En pensant punir sa fille, la mère délivre encore un autre message : elle agit comme si sa fille avait été coupable vis-à-vis d’elle, comme si sa fille lui avait fait du mal à elle, et finalement comme si entre elles deux la victime ne pouvait être que la mère. Cette adolescente doit être punie pour le mal qu’elle fait à sa mère en disant que son père l’avait violentée. Peu importe — semble penser cette femme — qu’il l’ait fait ou non, l’important est qu’on ne doive pas dire des choses pareilles, parce que non seulement ça peut faire mettre le père en prison, mais ça fait aussi souffrir la mère elle-même. Cette fille devrait donc être punie en recevant des gifles parce qu’elle a fait beaucoup de mal à sa mère.

En même temps, toute cette manière de parler constitue, dans le cabinet du juge, une sorte de défi. En employant le vocabulaire implicite de la vengeance, en ne s’interrogeant pas sur la nature des faits, en n’hésitant pas à inverser les positions de victime et de coupable, cette femme donne l’impression de défier, non pas à proprement parler le juge, mais la pensée judiciaire. Elle semble dire que les gens de la justice et les gens de sa famille n’ont pas les mêmes valeurs, qu’ils ne vivent pas dans le même monde, qu’ils ne se réfèrent pas aux mêmes conceptions, et au bout du compte qu’ils ne raisonnent pas de la même manière. Sans même peut-être s’en rendre compte, elle essaierait de dire au magistrat que les décisions prises par l’instance judiciaire n’auront de toute façon aucune incidence sur sa représentation du monde. Quel que soit le jugement, les membres du clan familial garderont leur façon de voir et de penser, leurs usages, leurs règles internes, et leur manière bien à eux de procéder à des règlements. Chacun chez soi. La justice est regardée comme une puissance avec laquelle on ne peut pas ne pas compter, mais pas comme une autorité indépendante soucieuse de dire le droit. Aux yeux de certaines cultures familiales, la loi est regardée comme un élément parmi d’autres, qui serait lui aussi soumis à la seule référence admise : la loi du plus fort.