L’ogre et les mouvements de l’histoire
Si nous pouvons aujourd’hui mieux combattre les mécanismes de la maltraitance, c’est que nous pouvons davantage la penser, et ce qui nous permet de la penser, c’est le lent reflux historique de la violence dite éducative. Plus une société se donne les moyens de séparer éducation et violence, plus elle isole de fait les situations de maltraitance, qui alors nous apparaissent au grand jour. Non seulement nous les découvrons, mais nous les éprouvons immédiatement comme insupportables. C’est parce que nous ne les supportons pas que nous voulons les combattre, et c’est parce que nous cherchons ainsi à contrecarrer leur puissance que nous nous donnons la peine de les analyser. Il faut ne plus pouvoir supporter les processus de destruction pour commencer à les penser. La révolte a ceci d’efficace qu’elle nous arrache à l’effet de sidération et qu’elle finit par produire une contreculture, libre des références archaïques de la domination.
La violence dite éducative en général, et la maltraitance en particulier s’inscrivaient dans un ensemble idéologique, que nous voyons depuis quelques siècles s’effriter et s’effondrer, mais qui conserve encore des restes de puissance qu’il serait naïf et dangereux de sous-estimer. Cet ensemble prend des airs de tryptique : un modèle politique absolutiste de type patriarcal, une pratique judiciaire fondée sur le supplice, un discours religieux magnifiant la souffrance.
La puissance paternelle se modelait sur le pouvoir monarchique — et réciproquement. La structure familiale présentait en privé et quasiment en miniature le système de domination qui prévalait dans le champ politique. La justice était alors une prérogative royale, et la sanction pénale s’exerçait violemment et cruellement sur le corps des suppliciés. Les peines étaient publiques, et l’inscription de la violence politico-judiciaire sur le corps des condamnés était un spectacle auquel la foule était conviée — la foule avec ses enfants. En même temps, l’idéologie religieuse accordait à la souffrance une valeur expiatoire et servait ainsi de caution à ce déchaînement sur le corps qu’une faute réelle ou supposée déclenchait immanquablement. C’était au temps où les pouvoirs n’étaient pas séparés. Le corps de l’autre était la cible unique d’une conjonction de discours et d’agissements. Ses cris étaient censés exprimer sa faute, et sa souffrance devait en quelque sorte la laver — quitte à ce qu’il en meure. Adossées à cet édifice social et mental, la violence éducative et la maltraitance prospéraient. La toute puissance paternelle imitait le pouvoir monarchique. La distribution intrafamiliale des sanctions imitait la justice de l’époque. Leur constante justification puisait, consciemment ou non, dans la théologie de la souffrance.
Si nous pouvons aujourd’hui lutter contre les violences familiales, c’est parce que nous bénéficions de toute une évolution historique. L’absolutisme a été renversé par une démocratisation progressive. Si la souveraineté se détache et se libère du monarque pour devenir à la fois souveraineté nationale et souveraineté populaire, ce ne peut être sans retentissement dans la sphère privée. Si le roi cède la place, tôt ou tard le paterfamilias devra céder ses privilèges. On ne saurait être démocrate en ville et féodal chez soi. Il faut bien que la famille prenne en marche le train de la République. L’Etat de droit ne se divise pas, et les tyrans domestiques n’ont pas leur place dans une démocratie. Il va falloir qu’ils troquent leur toute puissance contre une autorité bien tempérée. Ne serait-ce qu’au nom de la souveraineté populaire, les enfants ont leur mot à dire. Déclaration des droits de l’homme, mouvement du droit des femmes, Convention internationale des droits de l’enfant — toute cette lente évolution politique et juridique tend à inscrire peu à peu dans les faits le principe d’habeas corpus. Si le corps de chacun lui appartient en propre, alors le corps de l’enfant lui appartient, et l’autorité parentale ne peut servir de couverture pour justifier les formes diverses d’appropriation du corps des mineurs.
Avec l’abandon des supplices, avec la transformation de la peine de mort jusqu’à son abolition, avec la fermeture des bagnes — la sanction pénale connaît sa révolution. Aucune peine n’est prononcée sur le corps. Plus personne n’est condamné à être violenté directement dans son corps. L’incarcération s’organise, en principe, autour du corps et non sur lui, même si les violences qui se déroulent dans le silence des prisons ressemblent à un véritable retour du refoulé de la vengeance. Sans doute y a-t-il de l’hypocrisie à protéger le corps dans l’énoncé de la sanction, puis à l’abandonner à de nouveaux sévices dans le lieu même où la peine est purgée. Il n’en demeure pas moins qu’au regard des siècles le paysage judiciaire lentement s’améliore. Si des fautes — si graves soient-elles — commises par des adultes appellent des sanctions qui s’interdisent de porter atteinte au corps, pourquoi ces fautes de détail qui ne sont pas des fautes et qu’on appelle des bêtises vaudraient à leurs auteurs des coups ? Puisqu’on ne doit plus frapper quiconque, quoi qu’il ait fait — pourquoi frapperait-on ses enfants ? Le corps des petits a-t-il moins besoin de protection que celui des grands ? C’est oublier qu’un mineur se définit précisément par la nécessité qu’il y a de le protéger. Pourquoi la sanction physique lui serait-elle réservée, alors que les châtiments corporels sont interdits pour les majeurs ? Puisque la sanction pénale évolue, pourquoi ne pas faire évoluer concouramment les sanctions familiales ? Faut-il être plus royaliste que la République ? La maltraitance n’est jamais que la prolongation des anciens supplices royaux dans le champ de la vie familiale. Elle est comme une survivance politique des systèmes de domination qui auraient trouvé refuge dans l’espace privé de certaines familles.
Quant à la valeur expiatoire de la souffrance, c’est une idée qui elle aussi recule, en même temps que la notion de péché originel cède du terrain. Le corps n’est plus ce lieu fantasmatique de la faute qui obsédait la plupart des théologiens du temps jadis. Comme il n’est plus le coupable tout trouvé et qu’on ne le considère plus comme la terre d’élection du mal, il n’y a plus lieu de chasser de ses fibres la souillure censée s’y nicher. Il n’y a donc plus lieu de le battre — et à force de n’être plus battu, il dévoile son innocence. La souffrance perd son aura théologique, et dans le même mouvement la violence qui la provoquait perd ses entrées et ses lettres de créances. Les justificatifs se désagrègent, les cautions se diluent, les couvertures s’étiolent. L’absolutisme, le supplice et l’expiation étaient les parrains théoriques de la violence éducative. Sans leur soutien, elle ne peut plus que battre en retraite. Son reflux met au jour son noyau dur, la maltraitance, qui désormais ne peut plus se cacher. Il est alors possible d’en démonter les mécanismes afin de réduire progressivement ce qui s’apparente à nos yeux à des poches de barbarie.
Déclaré fautif