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Déclaré fautif

Un père se montrait exigeant : il ne supportait pas les taches et voulait que son fils fût toujours parfaitement propre. Il ne badinait pas avec le scolaire, et ne cessait de réclamer à l’enfant des résultats à la hauteur de ses attentes. Finalement, il a été jugé, condamné et incarcéré pour mauvais traitements. Entre autres pratiques, il réveillait son fils la nuit pour le battre à coups de ceinturon. Il s’agissait bien d’un processus d’inversion — et cette fois-ci la sanction pénale aura permis de l’élucider. Les exigences du père ne s’avouent par pour ce qu’elles sont. Comme toujours, elles désignent l’enfant comme porteur de la faute. Il ne doit pas faire de tache, il doit obtenir de bonnes notes en classe. Autrement dit, il doit être impeccable. Mais comme c’est impossible qu’il en soit toujours ainsi, comme il est impossible pour un enfant d’être parfait, le père ne pourra que se déclarer mécontent et insatisfait. De par son discours irréaliste, il organise une sorte de culpabilité perpétuelle. Si la perfection est présentée comme nécessaire et allant de soi, on sera toujours fautif de ne pas l’atteindre. Si le père veut que son fils soit parfait, il aura sans cesse des motifs de se plaindre de ce garçon qui, comme tout humain qui se respecte sur cette terre, est soumis à une imperfection toute naturelle. Encore convient-il de ne pas se laisser leurrer par le discours apparent : l’exigence n’est pas celle qui est dite, elle en est même l’exact contraire. Le père sait bien qu’aucun enfant n’est capable d’être impeccable — pas plus son fils qu’un autre. Il ne peut pas ne pas savoir qu’il place la barre toujours trop haut. Mais s’il se comporte ainsi, c’est finalement pour donner l’illusion d’un échec permanent de la part de l’enfant. « Je te demande d’être parfait, alors que je sais que c’est impossible, afin de pouvoir te reprocher tes imperfections et afin surtout de pouvoir te battre sous couvert de punition. Je fais semblant de croire que tu es en faute, afin de me considérer innocent du mal que je te fais ». Taches et mauvaises notes ne sont rien d’autre que les prétextes invoqués afin de justifier les coups. Montées en épingle par un discours aux allures obsessionnelles, elles servent à faire croire à l’enfant qu’il mérite ce qui lui arrive, elles l’empêchent de comprendre l’injustice de la situation, et par voie de conséquence la culpabilité de son père.

D’une certaine manière, le système montre le bout de son nez de par ce recours aux violences nocturnes. L’incohérence apparaît en ce que les punitions semblent au bout du compte déconnectées de ce qui est censé les avoir provoquées. La nuit paraît si loin des soucis ordinaires qu’on se demande pourquoi le désir de sanctionner va jusqu’à interrompre le sommeil. Cette incohérence n’est qu’apparente. En fait, le père révèle implicitement la cohérence cachée de son comportement. S’il punit son fils la nuit, c’est qu’au fond tout cela n’a pas grand chose à voir avec les discours diurnes. Peu importe finalement la propreté en tant que telle, la scolarité en tant que telle. L’important est de pouvoir battre l’enfant. La référence à la punition n’est jamais qu’une couverture. Ici, les masques tombent la nuit. L’enfant n’est pas vraiment puni, il est battu, et son père le bat parce qu’il en éprouve l’irrépressible besoin, parce qu’il ressent en lui comme une injonction et finalement comme un désir, parce qu’il veut que l’enfant ait mal. Il le réveille dans son sommeil, parce qu’il s’acharne sur lui. Il ne supporte pas qu’il dorme, qu’il se repose, qu’il ait un peu la paix, qu’il survive au mal qu’on lui fait. Il ne supporte pas cette résistance muette du petit garçon qui parvient quand même à dormir. Il lui en veut de quelque chose — de tout. Il ne souhaite pas que son fils grappille du bonheur. Il ne faut pas être heureux. Sans doute, si l’enfant pouvait échapper au vœu de destruction de son père, s’il parvenait malgré tout à connaître du plaisir dans son existence, il réveillerait l’ancienne blessure — enfouie, inconnue, — de cet homme violent qui ne veut entendre parler de rien, et surtout pas de son histoire. Il réveille son fils pour que ce fils-là ne réveille pas son enfance à lui. Il s’acharne sur celui qui pourrait lui inspirer de la mémoire. Il fait du mal à celui par qui il pourrait se souvenir du mal qu’on lui a fait. Il agit comme si c’était son fils qui lui faisait du mal. Il s’en prend à son corps pour chasser de sa pensée la mémoire meurtrie de sa propre jeunesse. Et c’est ainsi, paradoxalement, que ce qu’il enfouit violemment une fois de plus en faisant violence à l’enfant dans son corps, c’est en quelque sorte cela qui se donne à voir implicitement dans la scène d’aujourd’hui. En utilisant la douleur de son fils pour ne pas se ressaisir de la mémoire de la sienne, le père ne peut s’empêcher de montrer quelque chose de ce qu’il prétend soustraire à sa conscience et à la nôtre. Plus nous résistons au processus de désignation, plus nous refusons de nous laisser entraîner à regarder l’enfant comme fautif, plus nous apprenons à repérer en quoi certains discours ne sont que prétextes sans véritable consistance — et plus nous commençons à apercevoir l’arrière-plan des modes de production de la violence

Dans la situation qui nous occupe ici, la gravité du fait avait provoqué l’intervention de l’autorité judiciaire. La sanction pénale permet de remettre le monde à l’endroit : l’enfant n’est pas coupable de s’être taché, ni d’avoir eu à l’occasion des notes faibles à l’école. Non seulement, il n’est en rien coupable de ces broutilles, mais il est victime de la violence de son père. Et c’est celui-là même qui maniait comme un épouvantail le discours de la culpabilité qui se trouve reconnu comme coupable réel. La prise en compte de la souffrance historique du père ne saurait court-circuiter ce passage par la reconnaissance de ses fautes à l’égard de son fils. Au contraire, c’est à partir de cette reconnaissance que la mémoire peut revenir. En sanctionnant les coups d’une certaine manière le tribunal essaie de s’opposer au processus de projection. Sans doute n’est-il en son pouvoir que d’interdire le passage à l’acte, — et non le processus en lui-même. Mais cette première limite posée est peut-être ce qui permettra un jour au père de retirer la projection qu’il fait sur son fils, et d’évoquer, de préférence dans le cadre d’une relation thérapeutique, en quoi lui-même avait pu être victime d’un processus destructeur au temps jadis.

 

 

 

Une mère réveillait son fils et le battait dans son lit, en disant que c’était pour toutes les fois où lui l’avait réveillée quand il était petit. Ici encore, le discours de la faute tient le haut du pavé. On veut faire croire à l’enfant — et on veut se persuader par la même occasion — qu’on le bat parce qu’on le punit, et qu’on le punit parce qu’il le mérite. Mais ici encore le processus se dévoile de par l’extravagance même de son discours. L’enfant serait puni des années plus tard, et de façon manifestement disproportionnée, pour des faits qui à nos yeux ne relèvent certainement pas de la catégorie de la transgression. Si un bébé réveille ses parents la nuit, ce n’est pas pour le plaisir de les persécuter, ni pour vérifier sa prétendue toute-puissance de nourrisson. C’est parce qu’il n’a pas encore trouvé son rythme, ou bien parce qu’il a faim, ou bien parce qu’il ne se sent pas à son aise, qu’il veut être changé, ou bien encore parce qu’il vient de faire un rêve qui lui procure de l’angoisse. C’est peut-être parce qu’il ressent le besoin d’une présence parentale, qu’elle lui manque et qu’il l’appelle. Tout le monde sait que ce jeu des premiers mois peut occasionner de la fatigue chez les parents. Mais de là à considérer qu’il le fait exprès, qu’il harcèle sa mère, qu’il empêche volontairement son père de dormir, qu’il persécute les siens et qu’il se comporte en jeune tyran insensible — il y a un pas que nous ne saurions franchir sans faire alliance avec le système maltraitant. Le bébé qui pleure la nuit et qui appelle n’est pas un despote. Quelle que soit la fatigue des adultes, il n’est coupable de rien. Le considérer comme tel, c’est projeter sur lui quelque chose qui ne le concerne pas. Quand cette mère frappe son fils la nuit en lui reprochant de l’avoir réveillée quelques années plus tôt, elle commence sans le vouloir à montrer quelque chose du processus sous-jacent. Du fait des réveils nocturnes, le discours de la punition ne tient pas. On ne sanctionne pas son fils en l’empêchant de dormir. Ce que fait cette femme ressemble plutôt à une vengeance : tu m’avais réveillé, je te réveille. Tu avais troublé mon sommeil, je trouble le tien. Œil pour œil, dent pour dent. Mais cette vengeance-là voudrait mettre sur le même plan des pleurs et des coups. Elle voudrait donner l’illusion d’une symétrie qui ne correspond pas aux faits. Rappelons encore ce que nous avons tant de mal à admettre : si un père ou une mère frappe durement et régulièrement un petit garçon ou une petite fille, c’est parce qu’il en éprouve un besoin intérieur. Tout ce qui est dit à ce sujet n’est que prétexte. Toutes les raisons invoquées ne sont que des paravents chargés d’empêcher de comprendre. En ce sens, c’est cette mère qui nous aide à découvrir le processus : puisqu’elle ne punit pas son fils mais qu’elle se venge, et puisqu’on ne peut mettre sur un pied d’égalité les pleurs et les coups, alors il faut peut-être prendre plus au sérieux le discours de la mère — non pour la croire dans ce qu’elle nous dit, mais pour analyser ce qu’elle dit quand elle nous trompe, et quand elle se trompe elle-même en cette occasion. Sans doute n’est-il pas faux de penser qu’elle se venge. C’est bien quelque chose du théâtre de la vengeance qu’elle met en scène. Mais de qui se venge-t-elle ? Et pourquoi ? Quel mal réel lui a-t-on fait pour qu’elle ait ainsi besoin de le rendre ? Et puisque son bébé ne la battait pas, qui donc l’avait — peut-être — battue ? Nous ne pensons pas que de simples pleurs — si répétés soient-ils, et si épuisants puissent-ils devenir — suffisent à provoquer un sentiment de persécution chez une jeune maman. Nous avons plutôt tendance à penser que si les pleurs du nourrisson peuvent être ressentis comme une forme de harcèlement, c’est que la mère avait peut-être connu réellement dans son histoire des faits relevant du harcèlement et de la persécution, sur un mode physique ou simplement psychologique. Nous faisons l’hypothèse — seul le récit éventuel de la mère nous le confirmerait — que si une femme éprouve ainsi le besoin de se venger de son fils, de ce fils qui en fait ne lui avait jamais fait aucun mal, c’est parce que quelqu’un d’autre lui avait fait du mal, de quelque manière que ce fût. Elle croit se venger de son fils, et en cela elle est sincère. Mais elle se trompe : c’est de quelqu’un d’autre qu’elle se venge, et c’est sur son fils qu’elle déplace la violence de sa vengeance. Il prend pour quelqu’un d’autre. Enfant désigné, coupable tout trouvé, bouc émissaire ordinaire, il sert à laisser dans l’ombre ce qui fait tant souffrir mais qu’on ne veut pas nommer, ce qui poursuit et qu’on veut chasser, ce qui hante et dont on voudrait à toutes forces se délivrer. Sans s’en rendre compte, cette mère croit pouvoir se débarrasser de sa mémoire meurtrie en la convertissant en violence à l’encontre du corps de son enfant. Elle déverse sur lui une charge qu’elle ressent, mais qu’elle ne veut pas reconnaître, une charge qui l’accable et dont elle accable son petit garçon en qualité d’héritier malheureux. L’enfant ne mérite pas les coups, il hérite de la violence. C’est pour cacher l’omniprésence du lignage qu’on utilise ce discours de la faute supposée du plus jeune. Mais ce n’est pas de lui qu’on se venge quand on se venge sur lui. On fait porter alors sur le descendant les fautes commises par les ascendants. C’est un tour de passe passe généalogique en même temps qu’un escamotage de l’histoire réelle. La maltraitance est d’abord une vengeance déplacée. Et elle est par là-même une confusion entre vengeance et justice. L’ex-enfant maltraité qui n’avait pu obtenir ni justice ni réparation pour la violence qu’il avait subie de la part de ses parents risque — il n’y a pour autant aucune fatalité de reproduction de la violence — de vouloir se venger. Et comme il ne peut ni souvent ne veut rendre le mal à ceux qui le lui avaient fait, il s’imagine se débarrasser de son poids de souffrance en rendant ce mal à celui qui n’est pour rien dans toute cette histoire : son propre enfant, celui-là même sur qui il projette les meurtrissures de son enfance  à lui. Le discours de la faute apparaît bien alors comme ce par quoi la vengeance s’exerce en se déplaçant des ascendants aux descendants, de l’amont de la généalogie à l’aval, et c’est bien parce qu’alors la vengeance supplante la justice que la culpabilisation fantasmatique bat son plein à mille lieues de la conscience du droit. C’est parce qu’il y a une faute réelle dans l’histoire et c’est parce qu’on voudrait la cacher et l’enfouir, qu’on va instrumentaliser le discours de la faute fantasmatique. Si la projection est si puissante et si le processus de désignation ne recule devant rien, c’est parce qu’ils sont tous deux chargés de laisser filer cette violence historique considérée comme indicible. On charge l’innocent non seulement pour disculper le vrai coupable, mais surtout pour l’oublier.