De janvier à fin mars 1957, Jean Marie Le Pen était en Algérie comme engagé volontaire. Dans un entretien publié par le journal Combat le 9 novembre 1962, il reconnaissait les faits :
« Je le sais, je n’ai rien à cacher. J’ai torturé parce qu’il fallait le faire ». Or, il s’était engagé alors qu’il venait d’être élu député, en 1956, dans la formation de Pierre Poujade : l’Union de défense des commerçants et artisans. Le parlement vote, sur proposition du socialiste Guy Rollet, l’envoi du contingent en Algérie. Monsieur le député Le Pen veut en être. Par solidarité, déclare-t-il. En fait par désir. Par goût. A l’époque, la parole politique et le sang sont encore proches. Même si le terme de « pacification » est utilisé sur un mode incantatoire pour cacher aux yeux du peuple — ou plutôt pour l’aider à ne pas voir qu’il s’agit d’une guerre coloniale totale, tout le monde sait que la France torture et assassine en Algérie. La République avait alors retroussé ses manches au bénéfice de la barbarie. Jean Marie Le Pen était volontaire pour la chose. La participation au vote ne lui suffisait pas pour lui donner le sentiment du devoir accompli. En devenant sous-officier volontaire pour les basses- œuvres républicaines du moment, il se mettait sous les ordres de l’état-major, qui lui-même obéissait aux directives politiques du Ministère de la Défense. Membre de l’Assemblée, il était un représentant du pouvoir législatif ; sous-officier, il devient aussitôt un exécutant du pouvoir exécutif. Il abolit dans sa personne la séparation des pouvoirs, qui se trouve être à la racine des constructions démocratiques. Tandis que Pierre Poujade menace la démocratie dans sa culture, Jean Marie Le Pen la menace dans son dispositif institutionnel. Le vote rejoint le sang. L’élu, dont la voix compte à l’Assemblée parmi les autres voix d’élus, franchit et la Méditerranée et le principe de séparation des pouvoirs pour mettre en œuvre physiquement l’injonction guerrière. La transgression se fait chair, et l’ironie n’est rien d’autre que la conscience de cela. D’après le récit de Mohamed Abdellaoui publié dans Le Monde du 4 juin 2002, la plaisanterie perverse dévoile le processus :
« Le lendemain matin, la porte s’est ouverte et un jeune militaire m’a dit : “Abdellaoui Mohamed, c’est toi ?”
J’ai répondu : “oui”.
Et le militaire a dit “le député t’appelle à l’Assemblée !”
Sur le moment, je n’ai pas compris ce que cela voulait dire ».
Le raccourci est saisissant. Il montre une continuité parfaite entre volonté politique et exécution militaro-policière. Sous couvert de jeu avec les mots et de brouillage des fonctions, sous couvert de désorientation de la victime comme mode préparatoire des violences, l’ironie abolit la disjonction des discours qui permet d’ordinaire aux formations politiques nobles de pratiquer l’ignominie à distance et en se voilant la face. Le jeune député français casse le système. Il dévoile la part de cruauté de la République française en assumant la sienne. Il opère pour ainsi dire dans et par son propre corps une régression barbare qui est celle de toute une nation. Ce faisant, il n’est pas seulement l’exécutant terrible d’une politique de terreur, il est aussi le témoin direct des œuvres de sang. Sans doute ne les estime-t-il jamais « basses », puisque la violence est traduite dans sa pensée en termes épiques. Tant pis si le combat héroïque se résume à envoyer des décharges électriques dans le corps d’hommes sans défense ! L’idéologie saura bien transformer les pratiques de la torture en hauts faits d’armes nationalistes. L’éloge obsessionnel du courage et des valeurs traditionnelles ne recule devant aucune lâcheté — comme le régime de Vichy l’avait déjà montré en son temps. Mais alors le député-lieutenant, le représentant-tortionnaire sait mieux que quiconque la part de sang qui sous-tend les énoncés sur la Nation. Il est désormais bien placé pour ne se faire aucune illusion sur les discours des uns et des autres. Il sait qu’il y a du sang dans la cave de la maison France. La revendication de sa transgression repose sur le mépris des belles âmes qui votèrent — comme lui — une politique de guerre et de répression à outrance contre tout un peuple.
Le candidat du Front National n’est pas seulement un tortionnaire volontaire, il est un représentant d’une politique qui avait eu recours, institutionnellement, à la torture. Cela ne l’exonère pas. Au contraire. Cela renforce sa responsabilité, qui est double. Sa particularité — et son caractère unique — tient à cette abolition de toute distance entre une pratique démocratique — le vote des députés à l’Assemblée — et le maniement des instruments de torture. A sa manière, il renouvelle le geste fondateur du régime de Vichy qui, par un vote, fait passer légalement la République dans le giron de l’Etat français, et la démocratie dans son contraire. L’homme des plaisanteries est un politique qui ne plaisante pas. Il prend au sérieux ce qu’il dit. Il fait entrer dans la chair des hommes d’Algérie la volonté prédatrice du pouvoir colonial. Il inscrit dans leurs corps la parole souveraine de l’Assemblée. Les mots sont pris au pied de la lettre de leur violence, et l’élu s’en fait le messager réaliste, en ce qu’il réalise concrètement, dans le corps à corps du bourreau et de sa victime, la part d’horreur du vote.
Quand plus tard il se présente à nouveau devant les électeurs, c’est comme s’il faisait le chemin inverse d’autrefois, comme s’il prenait appui sur cette expérience radicale de la barbarie pour apparaître digne de recevoir les suffrages de ses compatriotes. Il ne transgresse pas seulement en parole, il a transgressé en actes. Il se sait protégé par l’amnistie qui faisait partie des accords d’Evian. S’il dément aujourd’hui avoir torturé à Alger, il sait néanmoins que tout le monde le sait et, tout en s’en défendant au moyen de quelques procès, il ne craint pas, ou il ne craint plus qu’on lui en tienne rigueur. Il sait que le reproche officiel recouvre chez un certain nombre d’électeurs, une secrète attirance. Non pas pour la torture en tant que telle, mais pour la transgression. Le chef politique se présente décidément comme un homme capable de transgresser. Ayant franchi le passage — en principe interdit — qui mène du vote au sang, il entend le franchir en sens inverse : du sang au vote. Si l’activité criminelle — les actes de barbarie — n’empêchent pas d’être élu, alors c’est l’inverse qui devient vrai : cette activité se change en un fondement, inavoué, de l’élection. La candidature de Jean Marie Le Pen dévoile la part archaïque inavouable du pouvoir, y compris du pouvoir en démocratie.