L’affaire d’Angers, c’est un procès en 2005 pour viols sur mineurs par ascendant, viols sur mineurs et proxénétisme aggravé. Deux processus distincts et articulés ont été mis en lumière en Cour d’assises : le passage de l’inceste à la pédocriminalité, et le passage de l’inceste à la prostitution.
Les parents-non-parents qui font violer leurs enfants par d’autres messieurs-dames veulent d’abord - l’argent vient ensuite - partager leur crime. Ils s’offrent dans leur tête un faux-semblant d’innocence en socialisant cette transgression de l’interdit fondateur de la famille, tandis qu’ils présentent à leurs victimes un leurre de normalité dont leurs complices sont les co-auteurs. L’inceste voudrait fabriquer une contre-société criminelle dans laquelle viendrait se dissoudre en même temps la responsabilité de chacun - c’est une des composantes de la logique en destruction des viols en réunion - et la spécificité du viol incestueux.
Non pas brut mais brutal, l’inceste produit de l’organisation et de l’idéologie. Il se constitue en poche de barbarie, avec ses manières de faire et de dire formant un liant de type mafieux entre gens de la compagnie, taiseux et sourds aux pleurs.
Transgénérationnel tant qu’il le peut - même si l’arbre secrètement se défend - l’inceste voudrait donc altérer la société du moment. S’il pratique le proxénétisme aggravé, et s’il parvient à sécréter une bande organisée, il répand à l’horizontale la violence verticale de cette part d’ascendance, et transforme sa violence contre la filiation en violence sociale et en abîme où le monde viendrait s’engouffrer et s’abolir.
Les parents proxénètes d’Angers concourent sans le savoir à élucider les faux mystères de la prostitution. Souvent les jeunes femmes qui disent choisir de se prostituer librement sont d’anciennes enfants victimes, ou jadis exposées. Et les agressions commises contre elles le furent le plus souvent dans des familles empoisonnées et contredites par de l’inceste ou par des crimes approchants, selon les places de certaines recompositions.
Violentée petite fille, la femme porte en elle ce noyau traumatique qui la mine et la hante, dont elle voudrait se défaire, mais qui exige en même temps qu’elle l’alimente à son corps défendant. Si elle cède à cette pression venue en droite ligne des violences d’autrefois, elle peut être tentée, par vertige, de remonter sur la scène malheureuse, laissant son corps non libre aux mains d’un « client » placé en position d’agresseur, l’argent convenu faisant croire à une transaction. Elle remet alors en acte une scène d’origine qu’elle ne parvient pas à symboliser ; elle se réexpose, via l’autre l’agressant, aux violences d’antan ; elle recompose les éléments d’un vieux crime qui se mire et se prolonge dans son asservissement d’aujourd’hui.
La mémoire traumatique assure la continuité entre les violences sexuelles commises contre des filles et la violence prostitutionnelle commise contre des femmes. Le trauma fonctionne comme un mécanisme interne impérieux qui transite entre la domination ancestrale de l’inceste, et la domination contemporaine de la prostitution. La prostitution est symptomatique d’une violence familiale historique, et emblématique d’une violence sociale présente et récurrente.