Au mois de mars de l’année 2005, à Guéret dans la Creuse, à l’occasion d’une manifestation en faveur de la défense des services publics, notamment en zones rurales, le premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande, fut pris à partie dans les rues de la ville, hué, conspué, et des gens - des manifestants - jetèrent sur lui des boules de neige. De simples boules de neige. Histoire de mêler l’amusement à la colère. Pour rire un peu. Pour jouer. Ça ne fait pas mal, ça ne blesse pas ; ça peut rendre un peu ridicule, donc ça ne tue pas. Et pourtant, il y a là une ligne jaune, ou plutôt rouge, qui vient d’être franchie : celle qui sépare d’un côté les expressions légitimes de mécontentement ou de colère à l’adresse de responsables politiques, et de l’autre côté la violence unanime et anonyme prenant pour cible une personne désignée, censée représenter le mal du moment. D’un côté, nous sommes en démocratie ; de l’autre en barbarie. D’un côté, des citoyens expriment librement, et au besoin bruyamment, leurs opinions ; de l’autre ils s’adonnent à des pratiques qui relèvent du lynchage.
On nous objectera que des boules de neige sont des projectiles inoffensifs. La neige n’est pas la question ; c’est le geste qui nous préoccupe. C’est le fait de lancer à plusieurs quelque chose sur quelqu’un. Cette scène-là nous inquiète. Elle nous rappelle trop de mauvais souvenirs, précisément collectifs, dont l’histoire est chargée. C’est du mauvais théâtre, dans le sens où ce n’est plus du théâtre, puisque nous ne sommes plus alors dans le champ de la représentation, nous n’avons plus à faire à des processus de symbolisation. Cette gestuelle ne relève pas du mime : les projectiles sont réels, même s’ils sont en neige. Le geste est lourd, il traîne des siècles et des millénaires derrière lui.
La scène de Guéret fut évoquée un peu plus tard à l’Assemblée nationale, où siège François Hollande. Il y eut des rires. Les rieurs avaient tort. Les députés, toutes tendances confondues, auraient dû au contraire s’élever contre de tels agissements. Ils n’ont pas compris de quelle violence ces boules étaient chargées. Ils n’ont pas compris que l’Assemblée, en qualité de haut lieu du débat, devait être garante des procédés de symbolisation qui, précisément, participent des fondements d’une démo¬cratie. Au contraire, ces rires-là, qui entourèrent un court instant François Hollande, avaient quelque chose de glacial, comme s’ils relayaient les boules de neige dans l’hémicycle, comme si le lieu consacré à la représentation basculait dans une régression contraire aux joutes oratoires et à la confrontation des idées et des argumentaires.
Le mois d’après, ça recommence. Ce n’est plus le premier secrétaire du Parti socialiste, c’est le président du groupe des Verts au Parlement européen : après François Hollande, Daniel Cohn-Bendit. Et ce ne sont plus des boules de neige, ce sont maintenant des œufs. Le geste est le même, le projectile se durcit. On dit : « bombarder » avec des œufs. La violence s’assume davantage à Montpellier qu’à Guéret. Elle se formule ici plus clairement, puisqu’elle s’accompagne de panneaux brandis. Sur l’un d’eux était écrit : « Verts de honte ». Les organisateurs de la scène retrouvent comme à la parade la logique de la violence archaïque : projeter le mal sur une personne désignée, la charger de honte au nom de ce mal, et projeter sur lui des œufs en vertu de son caractère honteux. Si les œufs le tachent, la mise en scène tend à vérifier les prémisses du discours : n’apparaît-il pas honteux cet homme aux vêtements tachés, dégoulinant de blancs et de jaunes d’œufs ? La violence produit l’image dont elle se servira comme d’une apparence de légitimité.
Il y a quelques années, le 22 avril 2000, il y avait eu pire. C’était dans la Somme, Vincent Peillon, alors député, venait inaugurer une déchetterie. Des chasseurs d’oiseaux de la Baie de Somme l’attaquèrent à coups de galets. Ce n’est plus seulement l’image qui est menacée ; c’est le corps lui-même qui peut alors être blessé, voire mutilé. Des galets peuvent tuer. Parmi les cris ironiques qui accompagnaient les gestes ancestraux de la lapidation, certains chasseurs parlaient d’envoyer le député lui-même à la déchetterie. Ils ne se sont pas contentés de manifester leur opposition, ils ont traité un responsable politique comme un déchet qu’on a bien le droit de détruire ! Il a fallu l’intervention des gendarmes pour protéger Vincent Peillon, qui fut finalement exfiltré en hélicoptère comme un oiseau échappé à des chasseurs furieux qui s’étaient laissé aller à une chasse à l’homme.