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Le loup, l’agneau et le bouc émissaire

Il est une fable bien connue, de Monsieur de La Fontaine, qui parle d’un loup, d’un agneau, de la raison du plus fort et — nous nous permettons de le rajouter en ces lignes prosaïques — de l’inversion de culpabilité. Ça commence par une scène toute simple, champêtre à souhait, une scène à proprement parler innocente, qui nous dépeint une campagne française comme un petit paradis sur terre, un jardin d’Eden où les jeunes animaux vaqueraient à leurs occupations le plus pacifiquement du monde :

« Un agneau se désaltérait dans le courant d’une onde pure ».

Que fait cet agneau ? Il boit. En fait, il vit. Il vit, donc il boit, parce que, comme tout un chacun, il a besoin d’eau pour prolonger le cours de son existence. Mais voilà que la scène s’assombrit. L’animal est brusquement chassé de ce paradis des bêtes qui ressemble à celui que nous aurions rêvé pour nous. Un événement considérable se produit, et le temps mythique aussitôt chute dans les affres de l’histoire, dans des affaires, apparemment de vie et de mort, qui sont peut-être plutôt des affaires de vie et de meurtre.

« Un loup survient, à jeun,
Qui cherchait aventure
Et que la faim en ces lieux attirait… ».

Il n’y a là, dira-t-on, que les prémisses d’une chaîne alimentaire sans doute cruelle pour l’animal mangé, mais on ne peut plus naturelle. Les hommes iront-ils jusqu’à reprocher aux loups d’être carnivores, eux qui le sont finalement davantage que toutes les bêtes réunies ? Mais nous savons bien, nous qui sommes les lecteurs de la fable, que le loup va prendre la parole, qu’il va dire des mots comme les humains, qu’il va poser des questions, qu’il va s’énerver, se mettre en colère — comme un humain, un grand, un fort ; comme un père de famille irascible ; ou plutôt, comme un père de famille à tendance maltraitante, qui met en scène une montée de colère pour mieux justifier un projet de violence connu depuis longtemps :

« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage.
Tu seras châtié de ta témérité ».

N’hésitons plus à le dire : nous nous enhardissons pour notre part à faire une lecture interprétative de la fable. Nous la lisons comme un processus de violence à enfant — l’agneau — mis en œuvre par son père — le loup. Il nous semble alors que le récit de Jean de La Fontaine éclaire parfaitement le descriptif que nous avons essayé de faire précédemment. Le loup déclare que l’eau de la rivière est la sienne, qu’elle lui appartient, qu’elle est « (son) breuvage ». C’est un peu comme s’il disait que la vie lui appartenait en propre, qu’il en avait la jouissance exclusive. Le cours du vivant est sa propriété. L’agneau lui prend donc quelque chose en se permettant de boire une eau qui ne lui appartient pas. L’enfant est bien regardé comme un voleur de vie, comme un intrus et un envahisseur. Plus précisément encore, il est considéré comme un pollueur. L’agneau est censé troubler l’eau du loup, et l’enfant parasiter la vie de ses parents. L’imposteur est un trouble-fête. C’est à cause de lui que l’eau devient impure, c’est lui qui apporte le mal en commettant la faute d’origine : boire, c’est-à-dire vivre sa vie. Sa vie pollue la leur. Il faut donc qu’il soit puni pour cela. Son audace de vouloir vivre sera sanctionnée au prorata des enjeux, ce qui signifie déjà implicitement qu’il mérite la mort. Par avance, de son côté le loup s’innocente : il ne fera aucun mal à l’agneau, il se contentera de le châtier, de lui administrer la correction qui s’impose. Si la punition va jusqu’à la peine capitale, ce n’est pas la faute du loup, c’est la faute du voleur de vie, de ce téméraire, de cet effronté, de celui qui se permet de boire l’eau de la rivière et de respirer l’air du temps qu’il fait sans rien demander à personne, comme si tout lui était dû, comme si vivre allait lui être octroyé gracieusement, sans contrepartie, sans labeur ni souffrance. Qu’est-ce qu’il s’ima­gine ? Que sa famille va le laisser grandir dans cette totale irresponsabilité ? Il se trompe lourdement, et son père va le lui apprendre. S’il croit que la vie est facile et que le bonheur se trouve à portée de la main, il est grand temps qu’il déchante ! On va lui montrer ce que c’est que l’existence et quelle part de souffrance elle comporte ! Mais l’agneau fait face. Emu sans doute, effrayé, il se défend cependant avec une vaillance intellectuelle qui force notre admiration :

«  Sire, que votre majesté ne se mette pas en colère
Mais plutôt qu’elle considère
Que je m’en vas désaltérant
Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d’elle
Et que par conséquent, en aucune façon
Je ne puis troubler sa boisson ».

L’animal a du cran, et l’enfant du courage. Il sait bien que la puissance paternelle de l’époque correspondait dans la sphère privée au pouvoir royal — de droit divin — qui régentait la sphère publique. Et les agneaux d’aujourd’hui savent bien que leur tyran domestique de père garde comme modèle, non pas la démocratie, mais la monarchie absolue. Il va donc falloir essayer de calmer cette majesté paternelle, célèbre pour ses colères. Et l’agneau de la fable, pour y parvenir, se lance dans des considérations sur l’amont et l’aval qui devraient en principe convaincre toute personne sensée. L’enfant raisonne. En distinguant l’amont de l’aval, il fait usage de sa rationalité, et se présente comme capable de séparer les causes des conséquences. A l’arbitraire monarcho-paternel, il oppose les voies du bon sens. Il plaide sa cause en en appelant à la raison, dévoilant par-là même son humanité dont aucun lecteur un tant soit peu attentif ne doutait sérieusement. Le fils propose à son père de converser entre personnes raisonnables, et de bien vouloir prendre acte d’une réalité qui tombe sous le sens. Mais le despote local ne veut rien entendre. Il coupe court au raisonnement de son héritier en titre, en déclarant au nom du sacro-saint argument d’autorité :

« Tu la troubles ».

Il y a là comme un paradigme du discours maltraitant. Le réel n’intéresse par le maître du lieu. Puisqu’il détient la puissance, sa parole ne cherchera pas à exprimer la réalité des choses, mais à s’imposer à elle. Sa parole a le pouvoir de déclarer polluée une eau pure, d’appeler l’amont l’aval et réciproquement, de brouiller les causes et les conséquences. Le réel, c’est ce qu’il déclare. Sa parole a donc, réciproquement, le pouvoir de dé-réaliser ce qui relève de l’évidence. Comme toujours, les manipulations sémantiques et les affirmations dogmatiques mènent le jeu de la violence et asservissent des victimes interloquées, abasourdies, choquées jusque dans l’usage qu’elles faisaient de leur raison. Et c’est peut-être précisément parce que la raison est un bien commun que les adeptes de la puissance et du privilège entendent la défier et la contrecarrer, comme si elle représentait pour eux la plus dangereuse des rivales. Ils préféreront « dire fou » plutôt que de partager le sens commun. C’est aussi dans la fable une question d’intérêt. Le loup a tout intérêt à dire que l’agneau trouble l’eau de la rivière, parce qu’ainsi il pourra le punir, c’est-à-dire le manger. Mais le pouvoir continue d’éprouver le besoin de se justifier. Les puissants ne veulent toujours pas ressentir les tourments propres au sentiment de culpabilité. Il faut absolument s’en prémunir, afin de se penser soi-même à jamais innocent. A l’argument d’autorité, à la parole péremptoire qui décide de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas, le loup ajoute une précaution supplémentaire : il va s’ingénier à montrer l’étendue de la culpabilité de l’agneau — alias l’enfant victime — pour bénéficier d’une justifi­cation encore plus solide et pour s’autoriser en toute bonne conscience à accomplir le forfait qu’il rumine depuis le début de l’histoire :

« Et je sais que de moi tu médis l’an passé ».

La manœuvre est claire. Le loup affirme que ce n’est pas lui qui est à l’origine du contentieux, ce n’est pas lui qui a commencé, il ne fait que répondre comme il peut à une agression préalable, à une calomnie qui devait sans doute s’inscrire dans une vaste campagne de diffamation. Le père dit à son fils qu’il lui a manqué de respect, qu’il s’est permis de tenir des propos indignes, que c’est honteux, que ça ne se passera pas comme ça. Des mesures de rétorsion s’imposent. La répression ne peut plus attendre, les choses sont allées trop loin, le seuil de tolérance a été franchi depuis longtemps maintenant. Ce n’est pas parce que ça s’est passé l’an dernier qu’on va comme ça passer l’éponge sur des insultes. Le loup sait bien ce qui a été dit. Le père sait ce que son fils a dit, parce que le père sait tout. Il sait même ce que son fils pense. Rien ne lui échappe. Il est surpuissant et il a ses informateurs disséminés partout dans l’existence. Il est renseigné. Ici encore, l’agneau oppose un argument rationnel :

« Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né ?».

Ce que tu dis n’est pas possible, semble s’exclamer l’enfant à son père, je n’ai pas pu te faire du tort à cette époque-là, puisque tu sais très bien que je n’étais même pas né. L’enfant a du mal à comprendre que là est la question : dès avant sa naissance, il était déjà pensé comme quelqu’un qui allait faire le mal et apporter à la famille le malheur tant redouté. Le loup ne semble cependant pas tenir à développer ce point. Il préfère se rabattre sur la notion de culpabilité collective :

« Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ».

Et comme l’agneau lui signifie qu’il est fils unique, le loup poursuit sa logique infernale :

« C’est donc quelqu’un des tiens
Car vous ne m’épargnez guère
Vous, vos bergers et vos chiens
On me l’a dit : il faut que je me venge ».

Si tu n’es pas coupable personnellement, tu es coupable au nom de ta communauté. Que tu aies commis ou non une faute objective, là n’est pas la question. Tu es fautif par définition, par naissance, par appartenance. Tu as partie liée à ceux qui me veulent du mal, tu participes d’un complot qui cherche à me faire disparaître. L’inversion est patente : le loup dit que c’est lui la victime. Le père maltraitant nous explique que son petit garçon le persécute, qu’il cherche sa perte et, disons-le sans détour, qu’il veut le tuer. Il se fonde sur des on-dit, sur des ouï-dire, c’est-à-dire sur des impressions et sur des croyances auxquelles il accorde le plus grand crédit. Il s’imagine des choses dans sa tête. Il croit qu’on lui en veut . Le père sentant sa violence lui monter à la tête et sachant pertinemment ce qu’il va faire, a besoin de se présenter lui-même comme victime d’une véritable machination. C’est lui qui subit la violence. Il ne faut pas se leurrer sur l’apparente fragilité du garçon. C’est un rusé, le petit. Il a beau être haut comme trois pommes, il ne cesse de manigancer. Et il a des alliés, il n’est pas tout seul. Il y en a d’autres derrière lui, qui tirent les ficelles. Il joue à l’innocent, alors qu’il est prêt à faire mettre son père en prison en disant n’importe quoi aux travailleurs sociaux ou au juge. Le loup jure ses grands dieux que c’est lui la victime, et le père déclare abruptement qu’on ferait mieux de s’occuper de la violence que les enfants d’aujourd’hui font subir à leurs parents.

Mais la cruauté finit toujours par mettre bas son masque. Le châtiment dont il était question un peu plus haut dans la prairie ne relevait pas d’une bonne justice. C’est de vengeance dont il était question. Le père décide de se venger sur son fils pour le mal qu’il ne lui a pas fait. Si ce père avait pu être lui-même victime d’attaques dans son jeune temps — et nous penchons fortement du côté de cette hypothèse — est-ce une raison pour s’en prendre si violemment à sa progéniture ? Son descendant doit-il payer pour le mal qu’un ascendant a pu lui faire ? Les héritiers doivent-ils payer pour la faute des ancêtres ? Au pays de la maltraitance, oui. Dans un Etat de droit, non.

La violence à enfant est une vengeance déplacée. Elle ne fait que brouiller encore un peu plus les cartes de la mémoire. Le père entraîne la psyché de son fils dans la plus grande confusion :

« Au fond des forêts ».

En même temps qu’il se livre à ses transgressions à l’abri de tout regard, loin du monde et de ses témoins, dans le secret des familles closes, repliées sur elles-mêmes, coutumières, archaïques, confusionnelles, cruelles.

« Le loup l’emporte et puis le mange ».

La folie parentale entraîne l’enfant dans une angoisse majeure, elle le plonge dans une détresse qui vaut bien toute l’obscurité du monde, elle le déstructure et le désarticule au point qu’il a le sentiment d’être dévoré par quelque chose qui ne le lâche pas, d’être englouti dans une problématique, sans doute généalogique, qui le déborde infiniment. Il a peur de mourir. Il arrive qu’on le tue, et qu’il fasse les jours suivants la une des journaux populaires. On ne comprend pas ce qui s’est passé. « Encore un drame familial. Le père avait perdu son emploi, la mère était dépressive depuis la naissance de son dernier. Elle avait parlé de séparation. Pour le père, ce devait être insupportable. Plutôt tuer tout le monde que d’être abandonné. Plutôt tuer le fils que d’en être séparé. Monsieur dit qu’il aimait son fils. Madame approuve. Madame ne dit rien. Des expertises ont été demandées. C’est terrible maintenant ce que doit vivre cet homme. Comme il doit souffrir ! ».

Nous pouvons bien nous permettre, de temps en temps, un peu d’ironie. Il s’écrit tant de choses sur les infanticides qu’on éprouve le besoin de brocarder un tant soit peu ces discours contaminés par les processus d’inversion. Quand le loup dévore l’agneau, c’est l’agneau la victime, et non le loup. Et même si le père se suicide après avoir tué son fils, cela n’enlève rien au fait qu’il l’a tué. Se suicider n’autorise pas à commettre des meurtres. Le fantasme couramment invoqué et ordinairement reconnu est que le parent voudrait ainsi emmener son enfant avec lui, afin que tous deux demeurent à jamais inséparables. Le meurtre du fils serait un acte d’amour poussé à l’extrême. Nous pensons qu’il n’en est rien, qu’un meurtre est un meurtre, et que, si un père tue son fils, c’est bien pour le faire mourir, parce qu’il voulait sa mort. Qu’il se suicide éventuellement après ne change rien à son ancien désir de mort sur l’enfant. Au contraire. Après avoir obéi à l’injonction impérieuse depuis longtemps ressentie et entendue dans sa psyché troublée, il se rappelle que lui aussi s’était trouvé dans la ligne de mire d’un désir de mort — autrefois, quand lui-même était enfant. Il s’en souvient et il s’exécute. Ce n’est pas en tant que père meurtrier qu’en ce cas il se suicide. C’est, après avoir été un père meurtrier, en tant qu’ancien fils rejeté qu’il décide d’en finir avec la vie. Ce n’est pas la conscience de sa vraie culpabilité qui le pousse à « retourner l’arme contre lui », comme disent les dépêches. C’est, paradoxalement, l’ancienne inversion de culpabilité qui parvient à ses fins en réussissant à éliminer celui qui fut jadis victime. Cette cascade de désir de mort — cette tragédie antique en version populaire d’aujourd’hui — n’enlève rien à la responsabilité de chacun, ni surtout à la culpabilité de ceux qui passent à l’acte sur leur descendance. Si nous revenons à la fin de la fable, nous voyons bien ce dont nous parle La Fontaine :

« Sans autre forme de procès ».

Le parent tyrannique n’a que faire de la loi. Il la méprise, et il la défie. Il fait sa loi comme il dirait sa raison. Le monde entier tourne autour de lui, et il manipule les êtres, les siens et les autres, comme il l’entend — selon son bon plaisir. Monarque absolu sur ses quelques mètres carrés de souveraineté, il sait faire le malheur de sa famille comme personne, et c’est bien pour cela qu’il n’y a qu’un antidote efficace en cette matière : la loi. Pour arrêter le cycle sans fin de la vengeance, pour mettre un terme à la reproduction transgénérationnelle de la violence, pour distinguer coupable et victime, pour rappeler les faits et pour les énoncer publiquement, pour en finir avec la déraison du plus fort, avec l’ancien régime de la terreur — rien de tel qu’un bon procès. Sanction pénale vaut mieux que meurtre et que suicide.