Le 21 avril 2002, au premier tour de l’élection présidentielle, les candidats de l’extrême gauche récoltèrent environ 10 % des voix — 5,75 % pour Arlette Laguiller et 4,27 % pour Olivier Besancenot. Représentants respectifs de Lutte Ouvrière et de la Ligue Communiste Révolutionnaire, ils se réclament tous deux de l’héritage trotskiste, c’est-à-dire d’une conception révolutionnaire qui avait participé à la Révolution d’octobre en 1917 et à la formation des Républiques Socialistes Soviétiques. Léon Trotski était aux côtés de Lénine lors de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, et tout au long de la guerre civile qui en résulta. Dans « La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky » (1921), Lénine écrit :
« La dictature est un pouvoir qui s’appuie directement sur la force et qui n’est soumis à aucune loi. »
Lénine parlait de la dictature du prolétariat, en faisant référence à cet état d’exception que Robespierre revendiquait jadis pour ce temps particulier qu’il nommait : « en révolution ». Le droit est pour plus tard. La loi est promise pour des jours meilleurs. Alors que l’horizon utopique ne cesse de reculer au fur et à mesure que l’Histoire déploie son manteau de sang, les chefs de guerre, qui sont les chantres de la promesse, inventent des raisonnements et des sophismes pour justifier l’injustifiable. L’élimination physique des « koulaks », l’extorsion forcée des produits agricoles au profit des villes, la famine de 1921 avec ses millions de morts font partie de la mémoire politique de ces temps révolutionnaires où Trotski occupait la deuxième place aux côtés de Lénine. C’est lui qui avait déclaré aux délégués du Comité exécutif central des Soviets, en mai 1918 :
« Notre parti est pour la guerre civile. La guerre civile, c’est la lutte pour le pain (…) Vive la guerre civile ! »
Trotski était bien aux côtés de Lénine quand est créée, en 1917, la Tcheka, qui devait voir ses pouvoirs étendus après 1918. Yves Ternon, dans L’Etat Criminel, cite la définition de la Tcheka par son chef Dzerjinski :
« La direction raisonnée de la main vengeresse du prolétariat révolutionnaire. »
Police politique chargée de faire régner la « Terreur rouge », la Tcheka fait partie de l’héritage révolutionnaire et donc de la mémoire de Léon Trotski.
Le trotskisme en tant qu’appareillage conceptuel est indissociable de toute cette histoire. Celles et ceux qui continuent de prendre un des chefs historiques de Révolution bolchevique comme référence se réfèrent par là-même au sang. Leur discours s’en défend. Il s’adresse aux « travailleuses » et aux « travailleurs », aux classes populaires laborieuses, à tous ceux qui subissent l’oppression économique et les injustices sociales. Ses porte-parole entendent lutter pied à pied contre les formes variées de l’exploitation. En ce sens, c’est un discours entièrement préoccupé par la sueur. Mais en revendiquant la filiation révolutionnaire et en s’inscrivant dans l’héritage d’un communisme qui serait véritable, les partis trotskistes admettent — implicitement ou explicitement — l’exercice de la violence sur et contre le corps humain comme principe possible de la prise de pouvoir et comme mode acceptable de sa conservation : la sueur est le masque du sang. Elle est cette évocation permanente de la souffrance censée justifier une violence extrême — et par voie de conséquence une démultiplication et une intensification des souffrances — au nom d’une perspective utopique qui serait la fin de toute souffrance.
Les partis trotskistes ont une double attitude à l’égard de l’Histoire : d’un côté, ils en refoulent les millions de morts — et ils voudraient qu’à notre tour nous les oubliions —, et de l’autre côté ils ne cessent de se référer à un théoricien dont la vertu et la gloire proviennent, à leurs yeux, de son opposition à Joseph Staline. Trotski est politiquement sacralisé par ce combat de titans contre celui qui finit par apparaître aux yeux du monde comme une figure du mal. N’oublions pas que le combat des chefs fut tardif, qu’ils se tenaient ensemble aux côtés de Lénine pendant de longues années de crimes de masse. N’oublions pas que s’ils s'opposèrent tant par rivalité politique que par divergences idéologiques, jamais ils ne le firent pour des questions que notre sensibilité contemporaine nommerait « éthiques ». Ce qui devait parachever le retournement de l’image de Trotski, et son élaboration en icône pour les lointains descendants de l’utopie révolutionnaire, ce fut précisément son assassinat au Mexique, en 1940, sur l’ordre de Staline.
Tué d’un coup de piolet sur la tête par l’agent Ramon Mercader, Léon Trotski poussa « une longue plainte, un cri prolongé et douloureux qui tenait à la fois du hurlement et du sanglot »[1]. Cet assassinat politique commandité par le maître du Kremlin éleva Trotski au rang de martyr. Il pouvait désormais incarner la révolution véritable, celle qui n’avait pu voir le jour du fait de sa confiscation criminelle par Staline, comme s’il était lui-même mêlé comme l’un d’entre eux à ces millions de morts qu’officiellement on déplore, comme si son sang versé le purifiait rétrospectivement de tout le sang qu’il avait fait verser, comme si son assassinat le glorifiait, et comme si sa position physique de victime de Staline faisait de lui une victime du mal, donc une figure implicite du bien par excellence. Ancien tyran devenu héros par la grâce de sa mort violente, le voilà métamorphosé ! Son discours historique dénué de toute compassion est revu et corrigé par le deuil qui donne à sa parole les vertus de l’oracle. L’hérétique est hypostasié. Le culte voué au nouveau martyr veille à ce qu’on oublie soigneusement qu’il fut un gardien cruel de l’orthodoxie.
La religiosité idéologique poursuit son cours jusqu’à nos jours. Elle inspire et elle imprègne Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire. On ne peut débattre avec leurs représentants sans veiller à ce rappel patient de l’Histoire. Le maniement de la dialectique au nom de la sacralisation de la Révolution n’a rien de moderne. C’est une vieille affaire plombée par les crimes de masse. Le mouvement même de la pensée dans ses balancements, les analyses qui se voulaient dernières en écho à la lutte qui se disait finale, l’agile dialectique aux mains de petits maîtres, l’instrumentalisation constante des souffrances réelles dues au labeur et à l’exclusion — toutes ces manières de faire, de dire et de penser prolongent les anciennes manières d’user du pouvoir qui caractérisait les Bolcheviks au temps de leur splendeur politico-militaire.
L’exil de Trotski et son assassinat sont utilisés comme les matériaux d’une fiction : l’opposition — bien réelle — entre Léon Trotski et Joseph Staline serait le paradigme de l’opposition entre un communisme dévoyé et la forme « pure » de la religion. Leur séparation est l’occasion d’organiser une nouvelle scission dans la pensée. Non seulement l’un est magnifié et purifié par son sang, mais son exil et sa mort le placent dans un ailleurs, qui transcende sa position idéologique et politique, et le mettent, théâtralement parlant, à l’écart des manifestations de la terreur. Rejeté de la scène, il en serait quitte. Renvoyé dans les coulisses de l’Histoire, il en préparerait la nouvelle pièce, comme s’il n’avait pas été un des principaux personnages de la tragédie russe au XXe siècle. « Relégué » hors de l’URSS — d’abord en Norvège, puis au Mexique —, il tente de mêler sa silhouette aux ombres des relégués en Sibérie. On voudrait faire de lui la victime en chef du chef tyrannique qui concentrerait sur sa personne tout le mal. Cette organisation de la pensée, qui repose sur l’artifice d’une distinction entre les anciens compagnons et concepteurs de la Terreur, reste à l’œuvre dans la représentation du monde des nouveaux trotskistes. Elle leur permet à la fois de reconnaître, voire de déplorer la réalité historique des crimes, et en même temps de garder intact un rejeton idéologique de type messianique qui présenterait la version pure de la théorie, et qui autoriserait à penser la violence politique comme légitime.
En refusant de voir que l’activité criminelle avait été partagée équitablement par les chefs bolcheviks, en faisant de Staline la seule figure du mal, en présentant la Pensée-Léon-Trotski comme la matrice d’une nouvelle espérance, les derniers adeptes cherchent à isoler un pan de la Terreur, à le dépoussiérer, à le laver, à en changer les habits, et à le présenter aux yeux du monde comme un sou neuf — comme d’autres font parader des statues au milieu des foules. Tandis que l’URSS plaçait le corps mort de Joseph Staline aux côtés de celui de Lénine dans le mausolée du Kremlin, et qu’elle offrait ainsi à l’adoration des fidèles un pèlerinage aux sources idéologiques de la croyance, les partisans de Léon Trotski embaumèrent et enchâssèrent sa pensée afin que chacun puisse, en esprit, se recueillir auprès de la source pure et se nourrir de cette parole théorique qui ne meurt pas et qui traverse les siècles à la manière patiente des momies. En faisant assassiner Trotski, Staline sauve l’idéal révolutionnaire : il en dégage une parcelle qu’il rejette loin de sa propre tyrannie. En chassant l’hérétique, il a fait de lui un objet de culte. En ordonnant sa mise à mort, il est le premier à l’avoir célébré.
[1] Robert Conquest.