On le sait : Roméo Dallaire, le général canadien qui commandait les forces onnusiennes au Rwanda en 1994, et qui avait tenté en vain d'alerter le monde en faveur des Tutsi persécutés et masscrés, a souffert de troubles psychiques. Il a dû, selon l'expression ordinaire, se soigner. Aujourd'hui encore - cela aussi on le sait - il ne peut témoigner sur le génocide qu'au prix de fortes émotions. Est-il pour autant un témoin à la parole douteuse ? Serait-il moins fiable, lui qui se montre fragile et ne s'en cache pas ?
C'est le contraire qui est vrai : les troubles de Roméo Dallaire proviennent d'un trop-plein de conscience. Et la tranquilité du monde, quant à elle, est chargée d'inconscience et de sang. Il arrive que le "malade" voie plus clair que les bien-portants. Ses troubles ne viennent pas tant d'une faille intérieure que de sa solitude face à une démonstration d'inhumanité. La lucidité pèse. Surtout quand elle se découvre impuissante, quand elle se heurte à cette farouche volonté partagée de ne pas savoir, de ne pas voir, de ne rien faire, et de laisser le crime suivre son cours.
Les troubles du général concernent-ils son propre sentiment de culpabilité ? Cette question psychologique personnelle est annexe. Elle n'a de sens que si, d'abord, est posée la question de la responsabilité du monde. La psyché n'est pas une bulle. Si un homme prend sur lui l'immensité du poids d'une faute immense, c'est en l'occurence parce ce que l'Organisations des Nations Unies et les représentants des pays qui participèrent à la résolution 912 du 21 avril 1994 - dont le représentant de la France - décidèrent froidement, calmement, d'abandonner un peuple. Ils le firent sans s'émouvoir, et leur vote n'a pas tremblé. Ils ont couvert le crime avec de la normalité, à commencer par la leur.