Libération
SOCIÉTÉ, samedi 24 octobre 1998, p. 16
Deux ans pour éteindre le bûcher. La justice a blanchi Bernard Lempert, accusé d'être un gourou.
JOHANNES Franck
Le procès en sorcellerie n'est pas allé au bout, Bernard Lempert est descendu juste à temps du bûcher. La messe était pourtant dite depuis un moment: ce psychothérapeute était accusé d'être le gourou d'une secte, et son nom s'est retrouvé inscrit, sans appel, dans le fameux rapport parlementaire sur les sectes, en 1996. Après deux ans d'une désespérante bataille contre la rumeur, Lempert est enfin blanchi. Par le parquet du tribunal de Rennes, et par le propre rapporteur de la commission parlementaire, non sans réticences.
Rendez-vous. L'histoire s'ouvre à Rennes en 1995, lorsqu'un certain François Peyronnel prend rendez-vous avec Bernard Lempert. Le psychothérapeute a fondé une petite association, l'Arbre au milieu, et partage son temps entre les consultations et des séminaires de formation sur la maltraitance à enfants: il a fini par se créer une réelle réputation auprès des assistantes sociales, des avocats et des magistrats. Peyronnel a un souci: il se demande si, pendant ses insomnies, il ne viole pas Raphaël, son fils de 7 ans, en ayant tout oublié à son réveil. "Un homme m'attaque", dit le gamin à son père, et "tu sais bien que je ne peux pas me défendre". Lempert lui fait remarquer que la phrase le dénonce implicitement. Il estime en tout cas que l'enfant est en danger et engage vivement Peyronnel à se présenter lui-même au tribunal. Lui, de toute façon, saisira le procureur. Peyronnel le prend assez mal.
Mais, comme un éducateur du tribunal pour enfants a les mêmes doutes, une information est ouverte le 9 mai 1995 pour "agression sexuelle sur mineur de 15 ans par ascendant". Le petit Raphaël parle peu. Il explique qu'il a été "agressé", mais ne dit pas par qui. Il raconte aux enquêteurs: "Papa est quelquefois méchant avec moi. Il me demande de lui pardonner." Il dessine des personnages "ayant l'estomac rempli d'organes sexuels masculins" et est d'une tristesse insondable.
Peyronnel, de son côté, passe un mauvais moment quand sa femme lui vole un papier, transmis au juge. Le texte, sous le titre "Imagination", est, pour le parquet, "ahurissant". Peyronnel y décrit son fils paisiblement endormi. "Je lui enlevais les boutons-pressions, dégageais les épaules, retirais le pyjama jusqu'aux genoux." La suite du texte décrit, avec des détails effrayants de précision, le viol de l'enfant. Et se termine par ces mots: "Je n'arrive pas à imaginer sa réaction. Il devait sans doute pleurer, se débattre." Peyronnel a reconnu être l'auteur du texte, mais assure que ce n'était qu'un fantasme. Le juge a pu prouver que la mention "Imagination" avait été ajoutée après coup.
Le jugement est en délibéré, mais les preuves sont minces, et rien ne prouve que Peyronnel soit condamné le mois prochain. L'affaire est surtout remarquable par les "importants effets de parasitage" qu'a relevés Jean-Yves Kerboeuf, le substitut du procureur.
Lobbying. Pour se sortir d'affaire, Peyronnel "allait s'attacher au salissement méthodique des thérapeutes qu'il avait tenté, avec plus ou moins de bonheur, de manipuler. [...] Grâce à un lobbying efficace, dans le milieu associatif et auprès de personnages influents en Bretagne, François Peyronnel et ses amis obtenaient la stigmatisation de l'association l'Arbre au milieu, dirigée par Bernard Lempert, qui était même répertoriée par le groupe parlementaire chargé de faire un rapport sur les mouvements sectaires". Pourtant, "les nombreuses investigations du magistrat-instructeur permettaient de s'interroger sur l'absence de fondement objectif ayant conduit à cette inscription", conclut le substitut.
Le parquet ne dit pas qui se cache derrière ce "milieu associatif". Il s'agit en fait d'une part d'une association théoriquement dévouée "à la défense des enfants en difficulté", Hermine, animée par un vieux routier de l'extrême droite bretonne (Libération du 30 mars 1998), qui agrège en réalité nombre de parents accusés de maltraitance à enfants. Il s'agit ensuite de l'Adfi, l'Association de défense de la famille et de l'individu, qui, dans sa version bretonne, a justement une dent contre Lempert. Il a soigné une jeune femme gravement anorexique, qui a préféré s'installer à Aix-en-Provence pour fuir une mère omniprésente, Anne-Marie Favé, l'ancien maire de Plouédern (Finistère). La dame s'est persuadée que le gourou Lempert avait enlevé sa fille, et a fondé l'Adfi Finistère, en entraînant dans sa vengeance personnelle jusqu'aux instances nationales de l'association (1).
Version remaniée. Peyronnel a apporté sa pierre à l'édifice. Il "n'hésitait pas à confier sa version, explique le parquet de Rennes, remaniée à sa manière, du dossier d'instruction à un journaliste free lance, dans laquelle il apparaît comme la victime de Lempert [et d'un autre praticien] présentés comme de dangereux sectaires. Ce journaliste vendait cet article à sensation au journal Lui, qui le publiait en mai 1996". Le journaliste, Renaud Marhic, qui travaille main dans la main avec l'Adfi Bretagne quand sa passion pour les ovnis lui laisse des loisirs, a récidivé dans un livre "en les présentant à nouveau comme des personnages dirigeant des mouvements sectaires".
Mais la croisade anti-Lempert s'effrite. Jacques Guyard, le rapporteur de la commission sur les sectes, a "eu l'honnêteté de reconnaître" devant le journaliste et sociologue Frédéric Lenoir qu'il s'était trompé. "L'Arbre au milieu fait partie des mouvements qu'on n'aurait pas dû mettre dans la liste, parce que manifestement ce n'est pas une secte", explique le député-maire d'Evry. Bernard Lempert commence enfin à souffler. Après avoir été jugé par les parlementaires, sans avoir été entendu, sur la foi d'un rapport secret des RG que personne n'a lu, comme à la saine époque des chasses aux sorcières.
(1) La présidente de l'Unadfi a porté plainte en diffamation contre Libération le 29 juin.
(2) in Sectes, mensonges et idéaux, l'ouvrage de référence de Nathalie Luca et Frédéric Lenoir, Bayard Editions, et sur la 5e, lors de l'émission des mêmes auteurs, diffusée le 14 novembre (lire aussi en page 43).
Catégorie : Société et tendances
Sujets - Libération : SECTE; PSYCHOTHÉRAPIE; ACCUSATION; RAPPORT; COMMISSION PARLEMENTAIRE D'ENQUÊTE; PROCÈS; INCESTE; ASSOCIATION; ENFANT MALTRAITÉ; ERREUR (FAUTE)
Lieu(x) géographique(s) - Libération : RENNES
Nom(s) propre(s) : GUYARD JACQUES
Type(s) d'article : ARTICLE
Taille : Long, 709 mots
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Doc. : news·19981024·LI·130117