Le conte de Peau d’Ane comporte un élément tout à fait atypique en matière de narration fabuleuse : la fée qui y exerce ses talents se trompe. Non seulement une fois, mais trois ou quatre fois. Pour faire obstacle à l’épouvantable projet du roi, elle conseille à la princesse sa filleule de faire semblant d’accepter le « mariage », mais de poser des conditions telles que son père ne pourra pas les remplir : d’abord confectionner pour elle une robe couleur du temps, puis une robe couleur de la lune, puis une robe couleur du soleil, et enfin lui remettre la peau de cet âne dont les excréments étaient en fait des écus et des louis d’or. A chaque fois, le roi parvient à remplir la condition posée, déjouant ainsi la stratégie de la Fée des Lilas, et lui montrant au passage à quel point elle s’était trompée. Elle avait cru qu’il n’arriverait pas à obtenir de ses artisans les robes exigées — et il y est parvenu. Elle avait cru qu’il ne se résoudrait pas à abattre l’animal qui assurait la richesse du royaume, et il n’a pas hésité à le faire mettre à mort. Autrement dit, la marraine de la princesse pensait que les choses ne s’accompliraient pas, que le roi s’arrêterait en chemin, qu’il ferait au bout du compte marche arrière, et que son projet n’irait pas jusqu’à son terme. Peut-être pensait-elle qu’il allait avoir un sursaut de conscience, que le bon sens et la raison allaient l’emporter, et qu’il allait revenir à de plus sages intentions. L’erreur est patente : ce que la fée pensait impossible, le roi est prêt à le rendre possible, il affirme même que sa réalisation est proche. La fée tarde à comprendre que le viol incestueux est bien décidé à ne pas rester dans le monde du fantasme, que le stade de la pulsion est dépassé, que cette fois c’est du sérieux et que le projet criminel est pour de vrai. Elle est comme nous quand nous ne voulons pas croire l’imminence du passage à l’acte ou sa réitération. Et nous sommes comme elle quand nous déclarons impossible ce qui est possible et qui a peut-être déjà commencé d’être réel. L’erreur de la fée est notre erreur, quand elle et nous pensions en terme de fable. C’est en quelque sorte au coeur du conte que la fée sort de la perspective de l’affabulation, et prend la mesure du réel. Elle y perd une bonne part de son latin féerique et de sa crédibilité miraculeuse. Mais elle y gagne mille fois en réalisme, elle devient une marraine comme une autre, une adulte secourable qui, après s’être beaucoup illusionnée sur la mesure de la violence du monde, trouve enfin de quelle manière aider concrètement une jeune fille promise à être la victime de son père. L’erreur de la fée est ce par quoi le réel s’impose au récit, elle est ce par quoi la fable n’en est plus une. Cette anomalie caractéristique du conte de Peau d’Ane souligne la spécificité du viol incestueux : il attaque non seulement le corps et la vie de l’adolescente qui le subit, mais aussi sa pensée et sa représentation du monde, et à partir de là notre pensée et notre représentation du monde au point que même nos constructions s’embrouillent. La déstabilisation est telle qu’elle fait des siennes jusque dans l’histoire inventée, comme si elle s’arro¬geait la capacité d’envahir tout un univers mental. Mais y a-t-il quelque chose d’étonnant à ce que le franchissement de la ligne rouge de l’interdit fondateur entraîne ainsi comme une série de séismes dans les alentours où nous habitons ? C’est qu’un roi possède par définition un pouvoir d’influence sur l’ensemble de la réalité sociale. S’il transgresse, c’est tout le peuple qui en est touché. Et si le roi peut s’entendre principalement comme la formulation symbolique du père, cela signifie que la meurtrissure d’une adolescente, princesse ou non, résonne toujours en blessure pour l’ensemble de la communauté.
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