Le livre de Charlotte Beradt - Rêver sous le IIIe Reich - éclaire singulièrement les rapports qu'entretiennent la psyché et le monde. On peut lire sur la quatrième de couverture de l'ouvrage paru chez Payot dans la collection «Critique de la politique» :
« Selon Walter Benjamin, rendre compte d'une époque, c'est aussi rendre compte de ses rêves. Charlotte Beradt (1901-1986), opposante de la première heure au régime hitlérien, conçut dans une volonté de résistance une étrange entreprise, comme si elle avait voulu appliquer le principe benjaminien. De 1933 à 1939, elle décida de recueillir les rêves de femmes et d'hommes ordinaires afin de mesurer combien le nouveau régime "malmenait les âmes".»
Ces rêves recueillis, en disent plus long sur la mise en place d'un régime totalitaire que bien des traîtés prétenduement savants. Surtout, ils en disent plus tôt. Le rêve est le premier à comprendre. Il comprend en temps réel, au moment même où le monde autour ne comprenait rien, en ce-temps là où les démocraties dormaient. Le rêve n'est pas alors seulement le gardien du sommeil, il est aussi le gardien de l'âme du monde, le gardien de ce que le monde était alors en train de perdre.
Ce qu'on appelle d'habitude, et très aproximativement, l'inconscient contient une sorte de clairvoyance dont la conscience ordinaire est le plus souvent dépourvue. A l'aveuglement politique qui marque les débuts des grands systèmes d'oppression, la psyché profonde oppose une veille patiente et précise. Le rêve comporte alors une lecture du monde, en même temps que l'expression de mouvements personnels intimes. Il lie les plans. Il est capable à la fois de montrer le système oppresseur, de démonter les mécanismes d'aliénation, et de mettre en lumière la part de résistance intérieure. Il dit à la fois le dehors et le dedans, la violence objective et les failles qui s'ouvrent dans la psyché aussi bien que l'éventuelle organisation interne de lutte.
Sans doute chaque rêve exprime-t-il toute cette complexité dans un langage propre, dans une série de représentations qui elles-mêmes s'inscrivent dans l'histoire personelle de quelqu'un. Il n'empêche qu'en ce temps-là en Allemagne, ces rêves-là, s'ils parlent aussi de celles et ceux qui les ont faits, parlent d'abord de la machinerie qui les étouffait et qui voulait les écraser. L'inconscient a la fibre politique.
Travailler à interpréter un rêve, c'est se souvenir que la psyché comporte elle-même ses processus d'interprétation. C'est réfléchir, non sur un matériau qui se laisserait observer comme un objet, mais sur un mouvement qui contient sa propre réflexion.
Quand on cherche à lire les histoires oniriques, il arrive qu'on découvre et comprenne que ces histoires relèvent déjà en elles-mêmes, d'une première lecture. Et d'une lecture capable, parfois, de nous lire et de lire le monde où nous sommes dans un récit d'un seul tenant.