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Un visiteur

Mardi 27 janvier 2004 : sombre jour. Le Président de la République française invite le Président de la République populaire de Chine à l’Assemblée nationale. L’élu reçoit le non-élu, le faux élu, dans le saint des saints de l’élection. Hu Jintao, l’ancien secrétaire du Parti communiste chinois de la province du Tibet, le très officiel boucher de Lhassa, le petit ogre bureaucrate amateur de sang devenu grand, le voici en démocratie intra-muros, cornaqué par son rival dans l’art de sourire – Jacques Chirac.

L’hémicycle était à moitié vide, à moitié plein. Le député Philippe Folliot reste bien debout avec un tissu blanc en guise de bâillon sur la bouche, mais c’est juste pour l’honneur. Les autres sont là pour le déshonneur. Ils croient qu’ils sont assis comme d’habitude sur les bancs de l’Assemblée, mais c’est en ce jour une illusion d’optique. Les aveugles volontaires se serrent les coudes et s’inventent des raisons dans la tête, des justifications, des arguties, des balancements rhétoriques, de la casuistique contemporaine. Hu Jintao, l’héritier en titre de la dynastie des rois rouges, parle et parle et s’offre ce plaisir au second degré d’ennuyer son monde, parce que les auditeurs, les spectateurs, les figurants ne comprennent pas la place éminente de l’ennui dans une dictature à caractère idéologique. L’organisation de l’ennui est une pratique centrale de l’oppression. Quelque chose comme du sang séché.

Il y a les intérêts économiques. Il y a les considérations stratégiques. Ni les unes ni les autres ne sont spécifiquement chiraquiennes. L’élément particulier en ce jour d’hiver de l’année, c’est l’intensité d’une fréquentation réciproque. Démocratie et dictature fricotent, et se parlent d’elles. Hu Jintao instrumentalise sa visite en France pour se présenter comme un chef d’état fréquentable. Il investit dans sa pauvre prestation calculée de quoi recevoir en retour un semblant de légitimité. Simulacre, simulacre. Au beau milieu d’une assemblée d’élus du peuple, il revêt ironiquement le costume d’un représentant populaire. Hôte d’une heure ou deux d’un parlement, le voyageur se donne le frisson des usages exotiques, en faisant la mine d’accorder un tant soit peu d’importance aux manières décidément étranges des français. La réciproque est essentielle à comprendre : choyer un dictateur donne l’occasion de s’approcher de lui, d’entrer quasiment dans le périmètre physique d’un pouvoir despotique, où l’on se donne le frisson de côtoyer un maître du sang. L’intérêt est inavouable. Il s’agit pour le chef d’Etat d’un Etat de droit de recevoir, comme par imprégnation, et sous couvert de l’imaginaire, quelques-unes de ces émanations troubles qui caractérisent toute puissance fondée sur le meurtre. L’anthropologie politique, qui mène le monde en sous-main, subvertit l’ordre politique officiellement énoncé. On cherche à capter magiquement des effluves du mana tyrannique. La République a beau dire, elle garde quelque chose d’une ancienne fascination pour le sang. Elle ne se retourne pas contre son Président pour sa trahison symbolique. Elle partage avec lui ses goûts obscurs et sa part secrète de cruauté.

L’invitation à l’Assemblée nationale relève d’une pratique de la transgression. Monsieur Chirac imite en cela les manières de son maître du moment, avec sa façon de violer sans vergogne un ordre symbolique et l’esprit d’une constitution. Signe indubitable d’une conception archaïque du pouvoir, la transgression rapproche les deux présidents, en leur octroyant à chacun un surcroît de puissance, chacun devenant le complice scénique de l’autre, et son fournisseur occasionnel. Et le Président français ne craint pas de retour de bâton pour son audace. Il pense au contraire qu’un pas de deux en compagnie d’un tyran accroît son aura, en le plaçant non seulement au-dessus de toute considération éthique, mais aussi au-dessus des exigences républicaines apparentes. C’est comme si lui aussi devenait un maître du sang. Comme s’il partageait avec son hôte les attributs d’une position royale archaïque, et donc taboue. De par ce type de transgression, il distance ses rivaux, ses concurrents qu’il laisse s’emprisonner eux-mêmes dans les plis compliqués de leurs postures éthiques. Lui se meut parmi les puissants. Il s’affranchit des contingences morales ordinaires, afin d’impressionner encore davantage le peuple qu’il flatte ouvertement, et qu’il terrifie secrètement.

Déjà, juste après l’élection présidentielle de l’année 2002, il avait joué la scène. Mais c’était lui le voyageur. Il s’était rendu à Sotchi, sur les bords de la Mer Noire, pour rencontrer Vladimir Poutine et pour soutenir sa politique en Tchétchénie, c’est-à-dire ses pratiques barbares. Quelques jours seulement après avoir vaincu Jean-Marie Le Pen en invoquant les valeurs humanistes universelles, il est allé fouler au pied ces mêmes valeurs du côté de la Russie, pour les yeux tristes du dernier des tsars. Personne – ou presque – ne lui en a tenu rigueur politiquement. Personne – ou presque – n’a protesté à son retour. Personne ne lui a demandé des comptes pour cette manière prétendument professionnelle de brader les solidarités humaines, élémentaires. Ceux-là mêmes qui avaient formé les immenses cortèges anti-Le Pen entre les deux tours ont dû considérer qu’un exorcisme suffit pour chasser le mal. Que leur Président élu aille encourager Poutine à continuer de détruire tout un peuple ne les a pas arrachés à leur sommeil retrouvé. Il y a une puissance de l’indifférence. Les vieux routiers du métier savent cela, et comptent sur elle. Alors, si la mort des Tchétchènes ne trouble presque personne en France, il n’y a pas lieu de s’inquiéter politiquement de la mort des Tibétains, ni de la mort de Ouïgours, ni de celle des adeptes du Falungong.

« Hu Jintao assassin ! Hu Jintao assassin ! » Les cris de quelques dizaines de manifestants ne traversent ni les murs de l’Assemblée nationale française, ni ceux des prisons chinoises. Ils se perdent dans les rues sourdes du monde occidental. Ils décrivent de l’extérieur la courbe sonore de l’inutile. Ils s’inscrivent malgré eux dans le dispositif scénique : ils forment la plainte pathétique d’un chœur juste pour quelques heures, avec de belles banderoles dérisoires déployées près du monde des oiseaux.

Le Parti socialiste, apparemment divisé, proteste pour la forme. Certains de ses représentants officiels – désavoués par d’autres éminents députés – estiment que le chef de l’Etat a dépassé les bornes en matière de Realpolitik. Mais cette manifestation d’indignation ne durera pas plus d’une journée. Elle aussi fait partie de la scène. C’est comme si les spectateurs allaient risquer de s’indigner, comme s’ils allaient interpeller le metteur en scène en demandant : « mais enfin, il n’y a donc pas d’opposition dans ce pays ? » Alors le metteur en scène souffle au Parti socialiste ce qu’il doit dire pour montrer qu’il y a bien une opposition dans ce pays. Les spectateurs sont contents. Tout a été représenté. Tout a été joué. Hu Jintao le tyran est venu faire un tour à Paris, Jacques Chirac le tombeur du méchant – alias Jean-Marie Le Pen – l’a accueilli avec les honneurs, pour montrer à son propre peuple qu’un démocrate pouvait ne pas craindre de fréquenter la cruauté. Le peuple est secrètement très sensible à cela. Mais comme il est aussi travaillé par des scrupules et des idéaux, il a besoin qu’un autre personnage les exprime sur un ton outragé. Le Parti socialiste sait tenir le rôle. Alors, en ce jour, il l’a tenu comme à la parade. C’est pourquoi les spectateurs sont contents. Ils ont eu droit à tout : la visite officielle d’un assassin, le réalisme politique de leur propre chef, l’indignation de l’opposition, chargée du discours moral. Et après, tout le monde est rentré chez soi. Le retour dans le sommeil de la conscience est le prolongement de la parade, et sa victoire.

Mais il ne faut pas croire que tout n’était que théâtre d’ombres en janvier 2004 entre Paris et Pékin. Il y a eu, en ces jours, plus solennellement que jamais de la part de la France, reconnaissance de la politique chinoise à l’égard de Taiwan – l’île différente. Il y a eu comme un abandon officiel des habitants de l’île. Au nom d’intérêts économiques à court terme, et en vertu de considérations stratégiques fallacieuses, on a estimé que Pékin valait bien l’abandon de Taïpeh. Dans les mots – ces redoutables signes d’un commencement possible des choses de sang – on a sacrifié un petit peuple libre pour complaire aux maîtres d’un peuple asservi. C’est toujours un moment historique considérable que celui d’une déclaration d’abandon de la part d’un pays démocratique. Un moment de bascule. Un mouvement par lequel le monde réellement change. Expliciter une politique d’abandon, et le faire savoir solennellement aux maîtres du sang, en prenant à témoin un peuple et ses élus, équivaut à un encouragement à agir – au moins dans le sens de la domination, voire en direction de la guerre.

De ce point de vue, la réception à l’Assemblée nationale peut fonctionner comme un leurre. C’est l’os à ronger pour la morale, si l’on ne voit pas l’enjeu politique dramatique. La dénonciation de la visite d’un despote dans le saint des saints d’une démocratie n’a de sens que si l’on dénonce en même temps, dans un même souffle, et la politique du régime despotique, et les politiques de complaisance à son égard. Il y a beaucoup à dire sur le sujet : silence sur l’annexion et la colonisation du Tibet, silence sur la répression des Ouïgours, silence sur l’oppression religieuse, sur la répression des libertés, sur les pratiques étatiques de torture, et sur les grandes cérémonies de préparation collective aux exécutions capitales. Il n’y a pas seulement la pratique délibérée de ce silence. Il y a la campagne, initiée et développée par la France, en vue de la levée de l’embargo sur les armes à destination de la Chine. On ne se contente pas de hausser le ton à l’encontre de la démocratie taiwanaise, on ne se contente pas de se taire sur les peuples et les citoyens écrasés par Pékin, on veut pouvoir recommencer à leur vendre des armes. On a hâte de tirer un trait sur le massacre de la place Tian An Men, et d’enterrer définitivement le frémissement libertaire et démocratique du printemps 1989. L’exercice cruel du pouvoir ne supporte pas ces grands élans par lesquels les peuples expriment leurs aspirations profondes. Et là-dessus, le Parti socialiste ne dit rien. En cela, il est en phase avec le peuple français, qui lui non plus ne dit rien.

Pendant ce temps, dans les enceintes des institutions internationales, la France se présente comme le héraut des valeurs universelles. Mais en pratique, Paris s’aligne sur le discours de Pékin concernant « les valeurs asiatiques », c’est-à-dire en clair la négation de l’universalité des valeurs. Sacrifier Taiwan, c’est renoncer au partage intercontinental des droits humains. Mais ce que Pékin appelle les valeurs asiatiques, ce n’est jamais qu’un ensemble de pratiques tyranniques. Quant aux cultures plus spécifiques à l’Asie, ce n’est quand même pas le Parti communiste chinois, grand destructeur de mémoire et de cultures traditionnelles, qui est habilité à se présenter comme leur défenseur attitré ! Aucune force politique au monde n’a fait plus de tort au peuple chinois, à son histoire, à sa culture, à ses coutumes, à son esprit, que le pouvoir mis en place par Mao Tsé-Toung. Hu Jintao a beau se présenter comme un héritier paradoxal, il est un héritier quand même. S’il a été promu à la suite de la répression sanglante qu’il avait menée au Tibet, c’est parce qu’un pouvoir fondé sur le sang honore ceux qui ne craignent pas d’y avoir recours. Aujourd’hui en Chine – nous le savons – la libéralisation économique s’est déconnectée de la tyrannie politique. Mais nous ne savons pas de quel côté penchera le fléau de la balance : le marché finira-t-il par faire fondre le despotisme, comme il a déjà fait fondre le dogme ? Ou bien au contraire la main de fer, dégagée de tout souci théorique – c’est-à-dire en l’occurrence mythologique – profitera-t-elle de l’élan de l’économie pour accroître sa puissance ? La réponse à cette question ne concerne pas seulement le monde chinois, d’elle dépend en partie la paix du monde entier. Ce que nous pouvons affirmer dès à présent, c’est que personne ne peut prévoir de quel côté la Chine d’elle-même penchera. Il nous faut donc d’abord tout prévoir – en nous souvenant que le fameux principe de précaution ne concerne pas seulement la traçabilité des aliments, mais qu’il concerne aussi la puissance militaire chinoise ! Il nous faut ensuite aider la Chine à pencher du bon côté, en soutenant l’expérience démocratique de Taiwan, en appelant à la décolonisation du Tibet, en exigeant la protection des Ouïgours, en demandant le respect des libertés en Chine – bref, en aidant les mouvements démocratiques sans lesquels il n’y aura pas d’issue pacifique au cycle communiste de l’Empire du Milieu. Les démocrates chinois – si isolés soient-ils, et si faible soit encore leur mouvement – tiennent dans leurs mains, pour une part, notre paix.